Tant que la terre durera (tome 1)
- Автор: Труайя Анри
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Tant que la terre durera (tome 1)». Краткое содержание книги:
Les invités se récriaient en chœur et affirmaient que Tania leur avait toujours paru détraquée et vicieuse, que les Arapoff étaient dans une situation matérielle inextricable, et qu’il valait mieux pour Volodia qu’il eût échappé à l’emprise de cette redoutable tribu.
Olga Lvovna hochait la tête d’un air attristé et murmurait seulement :
— Pauvre Volodia ! Lui si noble, si naïf ! Quelle leçon !…
Cinq jours après l’événement, les « partisans » de la famille Bourine, parents pauvres, débiteurs insolvables et protégés en puissance, étaient sur le pied de guerre. Tania et sa mère reçurent quelques lettres anonymes où on les accusait de « semer le scandale » dans la ville d’Ekaterinodar. Deux ou trois dames écrivirent pour décommander les invitations de la semaine. Des voisines honorables ne saluèrent plus Zénaïde Vassilievna dans la rue. La petite Nina découvrit dans son cartable une feuille de papier où étaient tracés les mots suivants : « Si tu es comme ta sœur, tu peux rester chez toi ! » Enfin, Constantin Kirillovitch trouva dans son courrier une enveloppe expédiée par Mme Bourine et qui contenait soixante roubles, montant approximatif de ses honoraires pour l’année.
— Vieille fouine ! grogna-t-il. Elle m’a encore roulé comme un novice. Ce n’est pas soixante, mais soixante-quinze roubles qu’elle me doit. Et elle sait bien qu’à présent je n’irai pas lui réclamer la différence.
Tania était abasourdie par les répercussions innombrables de sa rupture. Elle n’aurait jamais supposé qu’une aventure aussi intime pût être portée à la connaissance des étrangers. Ce qui aurait dû demeurer un secret triste et précieux entre elle et Volodia devenait la fable de toute la ville. Avait-elle mérité cet opprobre ? Et, si elle l’avait mérité, pourquoi s’attaquait-on aussi à ses parents, à ses sœurs, à ses frères ? Quel que fût le ressentiment de Volodia, il n’avait pas voulu cela. C’était Olga Lvovna, cette femme orgueilleuse et avare, qui menait la danse. Et lui, par lâcheté, la laissait faire.
— Il ne m’a jamais aimée, et je ne l’aime pas… Et toutes ces calomnies viennent de lui… Oh ! c’est atroce !…
Tania passait des nuits sans sommeil, déchirée de compassions et de haines subites. Tantôt elle maudissait Volodia pour sa méchanceté, et tantôt elle s’attendrissait sur la piété filiale de ce garçon, qui lui interdisait de tenir tête à une mère hargneuse, tantôt elle le méprisait pour sa faiblesse, et tantôt elle l’aimait pour le supplice qu’il lui infligeait, tantôt elle méditait de mourir, et tantôt de se lancer dans une vie de plaisirs farouches. Mais au matin, il ne restait rien de ces débats fiévreux qu’une grande fatigue. Elle s’habillait en hâte et courait chez Zénaïde Vassilievna pour se blottir dans ses bras.
Un jour, comme elle pénétrait en coup de vent dans la chambre de sa mère, elle vit Zénaïde Vassilievna agenouillée devant l’icône. Tania referma la porte avec soin, gagna un fauteuil sur la pointe des pieds et attendit que sa mère se tournât vers elle. Mais Zénaïde Vassilievna continuait posément ses prières. Sa tête était penchée sur sa poitrine. Ses paupières fanées tremblaient un peu. Une mèche de cheveux, échappée de son bonnet de dentelle, lui pendait en travers du front. Il y avait sur son visage une expression de gravité paisible qui étonna la jeune fille. Cette femme âgée avait l’air d’un enfant, d’un vieux petit enfant, lorsqu’elle était en prière. On eût dit qu’elle était heureuse malgré le chagrin que lui causaient les autres, ou à cause de ce chagrin.
Zénaïde Vassilievna fit un dernier salut, se drapa dans un large signe de croix et se releva péniblement, en s’appuyant au bord de la table.
— Maman, je n’en peux plus, s’écria Tania, en tombant dans les bras de Zénaïde Vassilievna. Vous souffrez tous par ma faute. Tu reçois des lettres ignobles. Et quatre clients ont déjà remercié papa. Je veux bien être malheureuse, mais je ne veux pas que vous le soyez, vous. Alors, j’ai pensé… Écoute bien, maman… Je reverrai Volodia… et… si tu l’exiges… je reviendrai sur mon refus…
Zénaïde Vassilievna secoua mollement la tête et tapota la nuque de sa fille en murmurant :
— Tania, tu es une bonne petite et je te remercie de ton attention. Je n’exigerai jamais que ma fille épouse un garçon dans le seul espoir de m’éviter quelques ennuis passagers. Et ton père est de mon avis. Au reste, ces attaques de la famille Bourine n’ont réussi qu’à me prouver une chose : tu as raison de renoncer à Volodia. Il ne te méritait pas.
— Comment peux-tu dire ça, maman !
Sans répondre, Zénaïde Vassilievna déposa un baiser sur le front de Tania et fit le signe de croix devant son visage. Et Tania se sentit tout à coup soulagée. Sa tête était devenue creuse et légère. Ses pieds ne pesaient plus sur le sol. Un bourdonnement délicat emplissait ses oreilles. Les cloches de l’église voisine sonnèrent de leurs longues voix matinales. Tania leva les yeux sur sa mère et vit que Zénaïde Vassilievna souriait en regardant la fenêtre.
— Écoute les cloches, Tania.
Elles demeurèrent immobiles, un instant, serrées l’une contre l’autre, et une joie incompréhensible était dans leur cœur.
Un nuage passa, qui éteignit le soleil sur le parquet de la chambre. Puis, le soleil revint. On entendit le bruit clairet d’une faucille que le jardinier aiguisait dans la cour.
— Descendons vite. Tu vas m’aider à cuire les confitures, dit Zénaïde Vassilievna.
Le lendemain, Tania recevait un billet de Michel, la priant de se rendre au jardin municipal d’Ekaterinodar « pour un échange de lettres et de documents intimes ». Elle pleura un peu, consulta sa mère et résolut d’accepter le rendez-vous.
CHAPITRE IV
La rencontre avait été fixée pour quatre heures de l’après-midi, dans le parc municipal, entre le kiosque à musique vide et le Cercle de la Noblesse. La veille au soir, Michel, qui était très méticuleux, avait pris la peine de reconnaître les lieux et de choisir lui-même le banc du rendez-vous. Ce banc était planté au bord d’une allée secondaire, et ombragé par des acacias aux feuillages abondants. Les promeneurs étaient rares dans ce chemin de sable jaune, qui ne menait à aucune fontaine ni à aucune gloriette remarquable. Or, Michel tenait essentiellement à passer inaperçu.
Au jour dit, il était sur place, dès quatre heures moins le quart, le visage grave, la cravate sombre et le veston boutonné jusqu’au cou. Il avait adopté une attitude austère de témoin pour explications d’honneur, et entendait ne s’en départir sous aucun prétexte. Il se récitait mentalement quelques phrases préparées avec la collaboration de Volodia et dont il appréciait la facture solide et la dignité :
« Mademoiselle, mon ami Bourine, profondément affecté par votre conduite à son égard, m’a chargé d’une mission de confiance, dont j’espère que vous tiendrez à me faciliter l’exécution. »
Michel regarda sa montre. Il était quatre heures moins cinq. Tania ne pouvait plus tarder. Il la reconnaîtrait aisément, sans doute. Mais que faire si elle envoyait quelqu’un à sa place sa sœur, sa mère, une femme de chambre ? Tous les discours établis à l’avance deviendraient nuls, il faudrait en improviser d’autres, et Michel avait la parole difficile. Non, non, c’était absurde. Tania viendrait elle-même, comme il l’en avait priée dans sa lettre. Peut-être devrait-il lui demander de restituer cette lettre avec les autres ? Mais ne serait-ce pas pousser un peu loin les soupçons ? Michel était mal à l’aise dans ces intrigues passionnées. Il se sentait lourd et gauche à l’idée de revoir Tania. Les femmes l’intimidaient en général, et il ne comprenait pas qu’on fût amoureux d’elles. Lui-même n’avait eu que des aventures rapides et saines, dont le souvenir ne le tourmentait pas : une petite paysanne des environs d’Armavir, et, lors d’un voyage à Moscou, une jeune Hongroise qui chantait dans le chœur du restaurant Yar.