Le fantôme de la rue Royale
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2001
- Язык: французский
- Год: Editions Jean-Claude Lattes
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Le fantôme de la rue Royale». Краткое содержание книги:
— Monsieur le commissaire, je vous devine errant sur le rivage de la vérité sans parvenir à la trouver. Me tromperais-je ?
— J’ai encore quelques questions à vous poser.
— Ce n’est pas de questions dont vous avez besoin, mais plutôt de réponses.
Nicolas ne se sentait pas d’humeur à entrer dans ce jeu.
— Justement, vous pouvez peut-être m’aider dans ce domaine. D’abord, que faisiez-vous il y a quelques instants ?
Il désigna la cassolette où les charbons finissaient de se consumer.
— Ainsi, vous m’avez espionné ? Peu importe. J’implorais les esprits de mon peuple pour qu’ils accueillent Élodie dans les grands territoires des trépassés.
— Vous paraissiez endormi.
— C’est la vertu de simples dont l’inhalation prolongée plonge le sujet dans un monde intermédiaire. Son esprit s’envole et entre en contact avec les dieux. Mon père n’était pas seulement chef, mais chaman, c’est-à-dire prêtre et guérisseur. Un sorcier, comme vous dites.
— Ce gluskabe dont je vous ai entendu citer le nom à plusieurs reprises, qui est-il ?
— Kluskabe est un grand guerrier du monde des dieux, notre héros tutélaire.
— C’est une statue hideuse.
— Ce n’est pas lui qu’elle représente, elle figure le monstre-grenouille qui avait arrêté l’écoulement des eaux sur la terre. Vaincu, l’esprit du héros est passé dans sa représentation. Elle facilite la divination.
Ce fut au tour de Nicolas de marquer son ironie.
— Et ainsi, vous avez eu des révélations ?
— La grenouille sacrée m’a annoncé ma mort. Seul le fils de la pierre pourra me sauver.
Il avait dit cela sur un ton égal, avec une mimique mélancolique.
— Sauriez-vous par hasard de quelle pierre il s’agit ?
— Hélas, non ! J’aurais pourtant quelque intérêt à élucider cette prophétie. Mon pouvoir m’autorise à recevoir des avertissements, mais non à les déchiffrer ! C’est la situation habituelle des Cassandre !
— Rassurez-vous, la justice protège celui dont la voie est honnête. À ce propos, que diriez-vous si je vous apprenais que, la nuit durant laquelle vous prétendez avoir été plongé dans un sommeil profond, un témoin a entendu marcher dans votre grenier ?
— Je dirais, monsieur le commissaire, que la forme de votre question appelle naturellement ma réponse. Cela n’a rien d’improbable, il a bien fallu qu’on vole mes effets à un moment ou à un autre.
La réponse était venue tout de suite, et elle parut recevable à Nicolas. Naganda soutenait son regard avec fermeté, sans le moindre signe d’embarras ou de confusion. Une statue de bronze.
— Je vous laisse à vos réflexions, dit Nicolas. Et je vous enferme, non que je me défie de vous, mais par mesure de protection. Soyez patient, la vérité finira par éclater. Si vous êtes innocent elle ne doit pas vous faire peur.
En descendant l’escalier, Nicolas se heurta à une grande masse sombre qui le gravissait comme à l’assaut. C’était le docteur Semacgus qu’il n’avait pas reconnu, ne distinguant dans l’ombre que le triangle gris de son chapeau.
— Eh bien, Guillaume, où courez-vous si vite ? On vous croirait à l’abordage !
— Diantre, répondit Semacgus, lorsqu’un ami fait appel à moi, j’accours aussitôt. Bourdeau m’a fait passer votre message. J’ai quitté Vaugirard avant l’aube. Point de commissaire rue Montmartre, où j’ai réveillé et effrayé toute la maisonnée, mais ils m’ont renseigné et me voici.
— Entrez là, dit Nicolas en poussant son ami dans la chambrette.
Ils se partagèrent le tabouret et la couchette. Le commissaire rendit compte de la tournure que prenait son enquête, ne dissimulant pas que les plus hautes autorités du royaume s’intéressaient désormais de près à la chronique de la maison Galaine. Il décrivit les événements étranges de la nuit, la léthargie de Naganda, et surtout la terrible crise de la Miette.
— Si je ne vous connaissais pas aussi bien, dit Semacgus, et ne vous savais ami de la raison et des lumières, je craindrais que les sortilèges romanesques de votre Bretagne natale ne vous soient montés au cerveau.
Il hocha la tête avec un soupir.
— Encore que... Ce que vous me racontez me fait penser à des phénomènes que j’ai pu observer au cours de mon temps de service sur les vaisseaux du roi. Je fus témoin, dans nos comptoirs des Indes, mais également en Afrique, de scènes bien intrigantes. Rappelez-vous la bonne Awa, vaticinant en crise — vous me l’avez vingt fois conté — sur la mort de mon fidèle Saint-Louis[63]. Que vous dire ? Il faudrait tout d’abord que j’examine cette servante. Cela pourrait nous en apprendre sur cette prétendue diablerie !
— Vous y êtes autorisé. Elle repose dans la pièce au dessus, veillée par la cuisinière.
Ils se rendirent dans la mansarde. Serrée contre le mur, Marie Chaffoureau égrenait un chapelet dont elle baisait la croix après chaque oraison. Nicolas la fit sortir. Semacgus s’approcha du corps étendu et le considéra longuement. Il prit le pouls, souleva une paupière, écarta les jambes. Nicolas le vit soulever la chemise. Le chirurgien demeura immobile, tête baissée, avant d’entraîner Nicolas à l’extérieur et d’inviter la cuisinière à reprendre sa veille. Le grand visage sanguin de Semacgus se redressa, les yeux pétillaient d’ironie et l’air moqueur.
— Vous me la baillez belle avec vos pucelles ! Nicolas, savez-vous ce qu’a cette pauvrette ? Elle est en mal d’enfant.
Semacgus se frappa l’intérieur de la main avec son poing. Et, comme Nicolas ne paraissait pas comprendre, il cria presque :
— Enceinte, oui, enceinte, d’au moins cinq mois déjà !
VII
PENTECÔTE
« Je ne m’entretiendrai plus beaucoup avec vous, car il vient, le Prince de ce monde. »