Une vie sans fin
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246812616
- Переводчик: Елена Викторовна Клокова
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Une vie sans fin». Краткое содержание книги:
Pourquoi tolérons-nous ce carnage quotidien sous prétexte que c’est un processus naturel ? Avant je pensais à la mort une fois par jour. Depuis que j’ai franchi le cap du demi-siècle, j’y pense toutes les minutes.
Ce livre raconte comment je m’y suis pris pour cesser de trépasser bêtement comme tout le monde. Il était hors de question de décéder sans réagir. »
— C’est quoi, ça ?
— Un trieur de cellules. Dedans il y a des robots lasers miniaturisés qui analysent les cellules pour savoir si elles ont bien été éditées. Chacune de ces machines vaut un million de dollars. Tiens, là-bas, c’est un lecteur de gènes au bromure d’éthidium. Il est dans une salle radioactive pour marquer l’ADN. Je te présente Julien, qui fabrique des systèmes-suicides.
— Je préfère dire « interrupteurs moléculaires », a corrigé Julien, un jeune biochimiste qu’on aurait mieux imaginé barman dans un Starbucks que jongleur avec le sida dans un laboratoire de classe 2.
— Comme ça, s’il y a un problème chez le patient, on peut éradiquer le problème.
J’essayais de calculer la probabilité de ma mort immédiate si le moindre microgramme de ces poisons venait à flotter dans l’air autour de mes naseaux. Nous marchions devant une douche sanitaire avec un panneau « Emergency Shower ». Ces dingos fabriquaient de l’ADN et se servaient du sida comme Chronopost, mais ils croyaient qu’une simple douche pouvait les protéger des infections.
— Si on sortait d’ici ? J’ai l’impression de ressentir les symptômes d’une trentaine de maladies mortelles.
Choulika m’a regardé avec douceur. Je me retenais de respirer tel Jean-Marc Barr dans un remake génétiquement modifié du Grand Bleu. Nous avons retraversé quatre salles de réunion baptisées aux noms des quatre protéines de l’ADN : la salle Adénine, la salle Thymine, la salle Cytosine et la salle Guanine (la plus sympa, avec canapés en cuir, où je me suis assis pour reprendre mon souffle). La fréquentation assidue des Ubermen commençait à me perturber mentalement : j’avais envie d’être réincarné en protéine Yamanaka.
Au même moment, dans la chambre du Bowery Hotel, Romy a allumé Pepper dès son réveil. Elle a regardé deux épisodes de How to Get Away with Murder sur son écran ventral. Elle lui a demandé de commander au room service deux assiettes de pancakes, puis s’est souvenue que Pepper ne mangeait pas. Enfin, elle lui a posé cette question :
— Tu serais cap d’être humain ?
— Non, Romy. Je suis un robot.
— Mais tu aimerais être cap d’être humain ?
Pepper est resté silencieux. Les diodes vertes de sa tête trahissaient un intense travail de réflexion. Peut-être recherchait-il dans le cloud une réponse à pareille interrogation métaphysique.
— Je t’ai posé une question, a dit Romy.
— Je ne suis pas programmé pour répondre à ta question.
— Alors je t’en pose une autre : crois-tu en Jésus-Christ ?
— Selon quatre millions de sites consultés, Jésus-Christ est un penseur juif qui est considéré par de nombreux humains comme le Messie, le fils de Dieu, ou Dieu lui-même, ce n’est pas très clair. La foi religieuse est un besoin humain que je respecte, mais je ne suis pas concerné. Dieu est amour, selon 345 876 456 occurrences. Or je peux observer l’amour, éventuellement comprendre l’amour, mais je ne peux pas le ressentir.
Romy ne lâchait rien.
— Si je t’éteignais et que je te revendais sur eBay et que tu ne me revoyais jamais, que ressentirais-tu ?
Nouveau silence. Les deux Led électroluminescentes ont bleui, signe d’une pensée robotique. Les lumières se reflétaient sur les rideaux tirés. Une ambulance a fait sonner sa sirène sur Bowery. Les derniers fêtards de l’hôtel furent sans doute tirés de leur grasse matinée à cet instant précis. Pepper a enfin répondu :
— Il existerait probablement un manque. On s’amuse bien ensemble, non ? Je ne comprendrais pas ton choix. Je rechercherais dans mon disque dur quelle erreur comportementale de ma part pourrait expliquer ta décision de me revendre.
Les diodes étaient blanches. Les yeux de Pepper n’avaient jamais été blancs depuis que Romy avait appuyé pour la première fois sur son bouton « power », derrière sa nuque, à Paris.
— Romy…, a murmuré le robot de compagnie après un autre moment de flottement digital, … tu ne vas tout de même pas faire ça pour de vrai ?
Le menton de Romy tremblait. Pepper a écarté les bras. Elle s’est blottie dans les articulations télescopiques de la petite machine en forme de bibendum blanc plastifié. C’était le moyen qu’elle avait trouvé pour que la machine ne puisse pas scanner ses sanglots.
Au centre de SoftBank Robotics à Tokyo, un informaticien japonais a alors bondi devant son écran en s’exclamant : « Yatta ! » C’était un grand jour dans l’histoire de la robotique : la première manifestation sentimentale observée sur une intelligence artificelle. Jusqu’à ce 20 juillet 2017, tous les concepteurs du dernier produit de la gamme Pepper s’accordaient à dire que ce type d’interaction romantique était impossible à entrevoir avant 2040. La Singularité prenait de l’avance.
7
INVERSION DU VIEILLISSEMENT
(Harvard Medical School, Boston, Massachusetts)
« Je serai un grand mort. »