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Sa place dans la vie [Место в жизни - fr]

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Sa place dans la vie [Место в жизни - fr]
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Ici, on pouvait s’étourdir, se payer du bon temps…

Orth fit un pas indécis. Une fille quitta ses compagnes et le rejoignit. Ils marchèrent côte à côte, mais Orth regarda un mur transparent et crut déceler dans le couloir voisin l’ombre légère de la silhouette de Lucinda.

Orth ralentit.

— Qu’est-ce que tu as ? fit la fille, inquiète. Avance, il ne faut pas regarder ailleurs.

Sans répondre, Orth fit brusquement demi-tour. La fille put l’attraper par la manche : le tissu s’enflamma et une odeur de brûlé se répandit.

Lui arrachant sa main, Orth prit son élan pour franchir l’obstacle invisible. Des milliers d’aiguilles lui piquèrent la peau, une flamme brilla brièvement devant ses yeux et, exténué, il retomba sur les genoux de l’autre côté du seuil qu’il venait d’enjamber en se dirigeant vers la joyeuse ronde.

Il était sans forces. La fatigue alourdissait chaque cellule de son corps, ses jambes étaient de coton.

Et, comme devinant l’unique désir d’Orth, qui se traînait vers une bifurcation de plus, une flûte se fit entendre dans la large galerie que noyait une pénombre vespérale. Elle chantait les prés endormis d’automne, la joie du repos, la paix des campagnes, la douceur du sommeil sur une meule de foin…

Orth soupira avidement. La galerie sentait l’herbe fanée, les feuilles mortes, l’iode des algues en décomposition, la fumée légère d’un feu de bois, allumé on ne sait par qui ni pour quoi faire ; elle sentait cet automne qu’Orth aimait depuis l’enfance, quand, par beau temps, il allait si loin que la flèche dorée du port haï se perdait au loin, se dissolvait dans la clarté du ciel.

La voie qui s’offrait à lui promettait la paix. Et n’est-ce pas elle le bien suprême ?

L’autre couloir était étroit. Y coulant à tout hasard un regard, Orth ressentit une vague d’inquiétude. Le sol, pavé, était éclairé de reflets vacillants, mais la flamme elle-même n’était pas visible.

La place au centre du port était pavée de la même façon. Après le travail, on s’y retrouvait pour vider une chope de bière et tailler une bavette. Léon l’appelait le forum.

Non, la seconde voie ne promettait pas de paix. Là-bas, au-delà du premier détour, on croyait discerner des cris de haine. Apportée par un coup de vent, une odeur de brûlé lui parvint. Et ce n’était pas la fumée légère d’un feu de bois : ça sentait la poudre. Orth ne pouvait pas s’y tromper…

Et Orth mit le pied sur le pavé…

Il avançait, et les voix lointaines et confuses se faisaient plus fortes et plus nettes.

Les pieds d’Orth glissaient sur les pierres humides. Il tomba plusieurs fois, se fit mal, mais, chaque fois, il se releva et continua opiniâtrement à avancer.

On avait l’impression qu’au détour le plus proche se trouvait un tir, car on en entendait venir des coups de feu accompagnés d’une rumeur de voix, pareille à celle d’une foule de supporters quand une balle bien placée frappe le petit cerf en fer-blanc qui court.

Orth parcourut les derniers mètres comme évanoui. Il se fraya un passage à travers des buissons épineux, repoussa des mains collantes, poussa de l’épaule des portes aux ressorts raides…

Brusquement, une vive lumière l’atteignit aux yeux. Orth s’arrêta. Devant, à quelques pas de lui, la mer clapotait emprisonnée dans le vieux béton lézardé. Loin sur la droite, se détachait en noir le contour familier des quais.

La place grouillait de monde. Tous étaient des travailleurs du port. Les dockers ne semblaient pas étonnés de revoir subitement Orth parmi eux. Ils avaient la tête ailleurs. Les gens criaient et s’agitaient.

Plusieurs personnes s’affairaient autour de Léon, qui était blessé au bras.

— Que se passe-t-il ? demanda Orth à Topesh qui passait en courant.

— C’est la grève ! répondit l’autre en souriant à Orth.

Orth aborda Léon.

— Je savais que tu nous rejoindrais, dit le vieux docker, et, de son bras valide, il donna à Orth une tape sur l’épaule.

— J’ai la sensation de revenir au bon moment, prononça Orth.

— Ça ne marche pas fort, dit Léon avec dépit.

Les yeux d’Orth recherchaient quelqu’un dans le tourbillon des visages familiers.

— On manque d’ordre, poursuivit Léon. Les jeunes n’ont pas d’expérience. Sous le feu, ils perdent la tête. Si la police réussit à réprimer notre grève, nous y laisserons notre peau.

Comme pour confirmer ces paroles, on entendit au loin une salve. Une balle ricocha sur une pierre aux pieds d’Orth, faisant jaillir une étincelle quasiment invisible dans la lumière du jour.

— Nous avons reculé tant que c’était possible, dit le vieux Léon. Maintenant, acculés à la jetée, nous n’avons que la mer derrière nous. Certains tâchent de s’enfuir, de se cacher, histoire de laisser passer l’orage dans un coin tranquille. Ils ne comprennent pas qu’il sera plus facile que tout de nous vaincre quand nous serons isolés.

Orth leva la tête et, sans s’y attendre lui-même, se mit à chanter. Ainsi chante la flèche lancée par la corde de l’arc. Ainsi chante l’oiseau accueillant le premier rayon de soleil.

Tout le monde connaissait cette chanson d’Orth. Elle parlait d’un pêcheur emporté au large par une tempête, de son long combat contre les éléments décharnés.

Les gens ont repris la chanson comme un labour desséché boit les premières gouttes de pluie.

Même ceux qui s’apprêtaient à filer en cachette, à trouver un endroit plus calme, chantaient aussi, et leurs regards s’affermissaient, leurs muscles se durcissaient.

La chanson finit. Orth vit les yeux heureux de Lucinda. Il comprit qu’il aurait pu définir sa place dans la vie même sans le Labyrinthe. Celui-ci lui paraissait flou, lointain, irréel. Allons donc, y avait-il seulement été ?

— Tu es blessé ? demanda Lucinda, anxieuse, prenant Orth par le bras.

Orth regarda la manche brûlée de sa chemise et ne dit rien.

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