La vie devant soi
- Автор: Гари Ромен
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070373628
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La vie devant soi». Краткое содержание книги:
Quant aux problématiques identitaires déjà fréquentes dans les livres précédents elles se déploient et se démultiplient de plus en plus largement chez Ajar. Ce n’est pas un hasard non plus si Ramon (anagramme de Roman qui, lui, conteste les analyses de Freud), le mari de Nadine, est psychanalyste et si Momo se livre devant lui à une confession sauvage de toutes ses difficultés depuis son incompréhensible naissance. Son identité est sur tous les plans incertaine. Comme la plupart des autres enfants, il ne peut pas connaître son père, à cause de « la loi des grands nombres » et il a été privé tout petit de sa mère par la loi du rendement imposée aux prostituées. Il sait toutefois, racisme aidant, qu’il a une tête d’arabe, ce qui est vague, car rien qu’au Maghreb il y a quand même trois pays d’origine possibles. Son âge est fluctuant et à l’école on le refuse tantôt parce qu’il est trop jeune, tantôt parce qu’il est trop vieux. Ses habits, généralement volés, sont trop grands ou trop petits pour lui. Toute son identité repose sur un certificat de dépôt, comme il en est des objets dans les consignes des gares. Le reste dépend de la parole de Madame Rosa qui soit se tait (sur la mort de sa mère), soit dit la vérité qu’elle veut. Ainsi lors de la scène de non-reconnaissance paternelle, Momo est aussi bien Moïse que Mohammed, ce qui sur un plan général et de politique israélo-palestinienne est réconfortant, mais pas très structurant pour les enfants. De plus Madame Rosa, forte de l’histoire de l’Occupation et comme tout le monde à Belleville, possède tout un jeu de fausses cartes d’identité, pour elle et pour « ses » enfants. Entre silence et faux, Momo conclut : « C’est toujours la même chose avec moi. Rien ». Rien ni personne. Comme s’il y avait eu avortement.
Inversement il y a des moments où le jeune héros se sent trop nombreux pour une seule peau. Quand il est trop malheureux, il fait des crises de violence qu’il explique avec une clarté à rendre inutiles tous les psychanalystes. « C’est comme si j’avais un habitant en moi. Je suis pris de hurlements, je me jette par terre, je me cogne la tête pour sortir, mais c’est pas possible, ça n’a pas de jambes, on n’a jamais de jambes à l’intérieur ». Ce sentiment d’être le lieu d’un autre, d’un dibbuk, double persécuteur, remonte à loin dans l’œuvre. De même que l’incertitude identitaire, l’angoisse qui serre la gorge et empêche de respirer, la claustrophobie du simple fait d’être enfermé en soi-même, tous les personnages d’Ajar en sont atteints. Comme Gary.
Désormais, l’incertitude et le soupçon minent toute réalité. Ainsi Nadine fait du doublage pour des films traduits en français : l’acteur bouge les lèvres sur l’écran, comme s’il parlait, et c’est quelqu’un d’autre qui parle à sa place avec une autre voix et d’autres paroles dans une autre langue. Momo, lui, est surtout frappé par le constat que le doublage permet de remonter le temps, ce qui le fait rêver du retour au paradis terrestre, c’est-à-dire au ventre maternel, avec l’espoir que cette fois il pourrait ne pas naître.
Enfin, si à la fin de Gros-Câlin, Cousin livré à ses terreurs intérieures est de plus en plus proche de la folie, au point qu’on peut se demander si son python a bien existé, on peut se demander aussi ce qu’il en est de Momo après trois semaines passées aux côtés d’une morte en décomposition. Que penser de cette adoption miraculeuse, de cette famille accueillante blonde et rose, de ce psychologue intelligent ? Certains détails inquiètent. Momo parfois rêve. Apparaissent alors des couleurs claires, clown bleu, clown blanc. Et le geste affectueux d’un bras autour de ses épaules. La maternelle Nadine a le même geste. Mais peut-être faut-il se ranger à l’avis de la plupart des lecteurs : le papier dans la poche, l’adresse. Soit. On peut du moins voir dans ce doute possible sur la fin des trois romans (en ajoutant L’Angoisse du roi Salomon à venir) un exemple des techniques d’ambiguïté qui, de Gary à Ajar, gagnent du terrain.
Gary cherchait depuis le début de son œuvre, le moyen d’associer rire et pleurs. Il a expérimenté au cours du temps et des œuvres de multiples solutions. Il a trouvé ici une nouvelle voie et sans doute la plus efficace grâce à la liberté d’Ajar qui est un autre. Car c’est seulement dans les livres d’Ajar que l’on trouve une telle tension entre tragique et comique. Le fond, sujet et déroulement de l’histoire, est désormais d’une noirceur absolue tandis que la langue est d’une invention et d’une gaieté sans répit. Comme si le désespoir, la révolte engendraient une énergie ininterrompue de la parole, du verbe. Sa trouvaille vient de ce qu’il a su inventer, en dehors même des épisodes comiques, cette cohabitation constante du désespoir et de la gaieté, qui est une forme d’énergie vitale, au sein de la phrase, de chaque phrase. Désormais, chaque phrase distille à la fois son malheur et son éclat de rire.