La main gauche de la nuit
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Серия: La Ligue de tous les mondes #6
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Livre de Poche
- ISBN: 2-253-11316-6
- Переводчик: Jean Bailhache
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La main gauche de la nuit». Краткое содержание книги:
Shousgis et ses amis pilotent ouvertement Genly Aï par la ville. Je me demande s’il comprend que cette façon d’agir à découvert a pour objet de cacher qu’on veut le cacher. Personne ne sait qu’il est ici. J’interroge mes camarades de travail à l’usine : ils ne sont au courant de rien et s’imaginent que je leur parle d’un membre de quelque secte Yomesh farfelue. Aucune information sur Aï, rien qui pourrait éveiller la curiosité des gens à son égard, seconder sa cause ou protéger sa vie.
Dommage qu’il nous ressemble tellement. À Erhenrang les gens se le montraient du doigt, ils avaient sur lui des éléments d’information plus ou moins exacts et étaient au courant de sa présence. Ici elle est tenue secrète et personne ne le remarque. Pour les Orgota (comme pour moi la première fois que je l’ai vu) c’est tout simplement un jeune homme bien découplé, très brun et d’une taille exceptionnelle, qui commence à entrer en kemma. J’ai étudié les rapports des médecins sur sa physiologie, qui diffère profondément de la nôtre, et non superficiellement. Il faut le connaître pour savoir qu’il vient d’une autre planète.
Et pourquoi le cachent-ils ? Pourquoi est-ce qu’aucun des Commensaux ne met ses collègues au pied du mur en parlant de l’Envoyé dans un discours public ou à la radio ? Pourquoi Obsle lui-même est-il muet ? Parce qu’il a peur.
Mon roi craignait l’Envoyé ; ces gens-là se craignent les uns les autres.
En ma qualité d’étranger, je crois être la seule personne à qui Obsle fasse confiance. Il se plaît en ma compagnie (comme j’apprécie la sienne), et il a plusieurs fois sacrifié son shiftgrethor pour me demander conseil franchement. Mais quand je le presse de tout révéler, de dresser l’intérêt public contre les intrigues partisanes, il ne veut pas m’entendre.
— Si la Commensalité tout entière avait les yeux fixés sur l’Envoyé, dis-je, le Sarf n’oserait rien faire contre lui, ou contre vous, Obsle.
— Oui, oui, soupire Obsle, mais c’est irréalisable, Estraven. La radio, la presse écrite, les revues scientifiques, tout est aux mains du Sarf. Que voulez-vous que je fasse, des discours en plein air comme un prêtre fanatique ?
— On peut parler aux gens, ébruiter des rumeurs ; c’est à peu près ce que j’ai fait l’an dernier à Erhenrang. J’amenais les gens à me poser des questions dont j’avais la réponse toute prête, et cette réponse c’était l’Envoyé lui-même.
— Si seulement il faisait atterrir ici son satané vaisseau pour que nous ayons quelque chose de concret à montrer au public ! Malheureusement…
— Il ne le fera pas atterrir avant d’être sûr que vous êtes de bonne foi.
— Je ne le suis pas ? cria Obsle en s’enflant comme un gros poisson-lune. Est-ce que depuis un mois je ne consacre pas à cette affaire chaque minute de mon temps ? Par mon honneur ! Il faut le croire sur parole, et il exige cela sans nous donner sa confiance en échange.
— Peut-il vous la donner ?
Obsle souffle comme un phoque et ne répond rien.
Effectivement, à ma connaissance, c’est lui qui, de tous les dirigeants orgota, serait le moins indigne de se voir décerner un brevet de bonne foi.
Odgetheny Susmy. Pour devenir un haut fonctionnaire du Sarf, il faut, semble-t-il, avoir une certaine forme complexe de stupidité. Gaum en offre un bel exemple. Il voit en moi un agent karhaïdien s’employant à faire tomber l’Orgoreyn dans un piège qui équivaudrait à une catastrophique perte de prestige pour ce pays ; il s’imagine que mon mandat de Premier ministre a eu pour seul objet la préparation de ce piège, qui consiste à faire accroire aux Orgota le mythe grotesque d’un Envoyé de l’Ékumen. Mon Dieu, j’ai autre chose à faire que de jouer au shiftgrethor avec une crapule. Mais il n’est pas armé pour comprendre une chose aussi simple. Maintenant que Yegey semble m’avoir lâché, Gaum s’imagine que je dois être à vendre, et il a comploté de m’acheter en s’y prenant de très curieuse façon, une façon bien à lui. Il m’a surveillé ou fait surveiller d’assez près pour s’assurer que j’allais entrer en kemma le jour de Posthe ou de Tormenbod ; il m’a donc abordé la nuit dernière alors qu’il était en plein kemma, provoqué sans doute à coup d’hormones, et il s’est mis en devoir de me séduire. Me rencontrant « par hasard » rue Pyenefen, il s’écrie :
— Harth ! voilà quinze jours que je ne vous ai pas vu. Où vous cachiez-vous ? Venez donc prendre un verre de bière avec moi.
Il choisit un cabaret avoisinant une des maisons de rendez-vous officielles. Il commande, non pas de la bière, mais de l’eau-de-vie. Il veut brûler les étapes. À peine avons-nous bu un verre qu’il pose sa main sur la mienne et dit en un murmure, son visage frôlant le mien :
— Je ne t’ai pas rencontré par hasard. Je t’attendais. Je brûle d’être ton partenaire ce soir.
Et il m’appelle par mon prénom. Je ne lui coupe pas la langue parce que je n’ai pas de couteau sur moi depuis que j’ai quitté Estre. Je lui dis que j’ai fait vœu de chasteté pour la durée de mon exil. Il roucoule, susurre et ne me lâche pas les mains. Il atteint rapidement la phase culminante du kemma dans le rôle femelle. Gaum est très beau en kemma, et il comptait sur sa beauté et son savoir-faire ; d’autre part il devait savoir que mon appartenance au Handdara m’empêcherait sans doute de faire usage de drogues antikemma, et que je me ferais une loi de m’imposer une abstinence sexuelle à conquérir de vive lutte. Il a oublié que d’avoir quelqu’un en horreur, cela vaut toutes les drogues.
Las d’être tripoté par lui, je me dégage alors que je commence à en sentir l’effet et, en le quittant, je lui conseille d’essayer la maison de rendez-vous la porte à côté. Il me regarde avec une haine pitoyable : car si perfides qu’aient été ses intentions, il est vraiment en kemma et très ému.
Comment pouvait-il croire que j’allais me vendre à si bas prix ? Il doit me juger bien désemparé ; et à cette idée, me voilà effectivement désemparé.
Au diable ces hommes impurs. Il n’y a pas un seul être pur parmi eux.
Odsordny Susmy. Cet après-midi Genly Aï a parlé au Conseil des Trente-trois. C’était une séance à huis clos, dont la radio n’a rien transmis, mais Obsle m’a fait venir chez lui pour m’en faire entendre son enregistrement sur bande. L’Envoyé a bien parlé, avec une sincérité et une insistance émouvantes. Il y a en lui une candeur désarmante, insensée et étrangère à notre mentalité ; et pourtant cette candeur apparente révèle subitement une discipline du savoir et une largeur de vues qui m’ont impressionné. Par ses lèvres parle un peuple sagace et magnanime, un peuple qui a lié en une seule sagesse les aspects innombrables d’une expérience humaine profonde, ancienne, redoutable et d’une diversité inimaginable. Mais lui-même est jeune, impatient, inexpérimenté. Il est placé plus haut que nous et son regard balaye un horizon plus vaste, mais sa propre taille n’est que celle d’un homme.
Il parle mieux maintenant qu’à Erhenrang, plus simplement et plus subtilement ; comme tout homme c’est par la pratique qu’il a appris son métier.
Son discours est fréquemment interrompu par des membres du clan hégémoniste ; ils demandent que le président fasse taire ce pauvre fou et le mette à la porte pour que l’on passe aux choses sérieuses. Le Csl. Yemembey est le plus déchaîné de tous, et il est sans doute sincère. « Vous n’allez pas me dire que vous avalez ce guichy-michy. » Voilà ce qu’il ne cesse de vociférer en s’adressant à Obsle assis loin de lui. C’est un certain Kaharosile, me dit Obsle, qui tient la vedette dans les interruptions concertées rendant si difficile l’écoute de certaines parties de la bande. Je cite de mémoire :