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Электронная книга - «Salle 6». Краткое содержание книги:

Salle 6 - Dans le bas-fond - Le Malheur - Graine errante - L'Uniforme du capitaine - Chez la maréchale de la noblesse - Vieillesse - Angoisse - Nouvelles - Contes
Un petit hôpital de province, dans la Russie des Tsars, aux alentours de 1880. Le médecin est un fonctionnaire timide, plein de bonté, affreusement seul. Il se lie d'amitié avec l'un de ses malades, atteint du délire de la persécution, mais qui se révèle un homme cultivé, spirituel, dans l'intervalle de ces crises. Voilà le fou et le médecin lancés dans de longues conversations. Joie de pouvoir dire enfin à quelqu'un que l'on souffre, et d'entendre une réponse! Mais cette pauvre joie, la jalousie et la méchanceté vont l'anéantir. Le médecin devient suspect, on le traite de fou, on l'enferme à son tour. Sept autres nouvelles complètent ce récit cruel, tendre et comique. Elles traitent toutes, sous des sujets différents, le même thème de la dérision humaine et de la nostalgie d'un «ailleurs» impossible. Pour avoir, avec un art sobre et sûr, toujours concret, nourri de l'abondance du coeur, décrit la détresse de ceux qu'on appelle «les médiocres», Tchékhov a donné à ces médiocres la première place à côté des héros de Tolstoï et de Dostoïevski.
Paris, Librairie Plon, 1922. Traduction Denis Roche.
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– Qu’avez-vous fait de l’argent ?

– Vieille affaire, il n’y a pas à s’en cacher… Je l’ai pris, parbleu ! Qu’avez-vous à me regarder comme ça ? Attendez encore ce qui viendra. C’est tout un roman, c’est de la psychiatrie ! Environ deux mois après, je rentre une nuit chez moi, ivre, mauvais… J’allume, je regarde. Sur mon divan est assise Sôphia Mikhâilovna, ivre elle aussi, l’esprit tout à l’envers, l’air hagard, exactement comme si elle sortait de Bedlam. « Rendez-moi mon argent, me dit-elle ; j’ai changé d’avis ! Tant qu’à tomber, autant bien tomber, à fond ! Dépêchez-vous, canaille ! Donnez-moi l’argent ! » Quelle ignominie !…

– Et vous… le lui avez donné ?… demanda Ouzélkov.

– Je lui ai donné, il m’en souvient,… dix roubles…

– Oh ! est-ce possible ! fit Ouzélkov, fronçant un peu les sourcils. Si vous ne pouviez ou ne vouliez pas le lui donner, vous auriez pu m’écrire, voyons ! Et moi qui ne savais rien ! Hein ? Je ne savais rien !

– Pourquoi vous aurais-je écrit, mon cher, quand elle vous a écrit elle-même ensuite, lorsqu’elle était à l’hôpital ?…

– Au fait, j’étais si occupé de mon nouveau mariage, j’étais dans un tel tourbillon, que je ne prenais pas garde aux lettres… Mais vous, un étranger, qui n’aviez pas d’antipathie pour elle, pourquoi ne lui avez-vous pas tendu la main ?

– Il ne faut pas mesurer les choses à l’aune d’aujourd’hui, Boris Pétrôvitch. Maintenant nous pensons d’une manière ; autrefois nous pensions d’une autre !… À présent, je lui donnerais peut-être mille roubles, et alors ses dix roubles même, je ne les lui ai pas donnés pour rien… Vilaine histoire ! Il faut oublier !… Mais nous voici arrivés.

Le traîneau s’arrêta à la porte du cimetière.

Ouzélkov et Châpkine descendirent et s’engagèrent dans une longue et large allée. Le givre argentait les cerisiers dépouillés, les acacias, les croix grises et les tombes. Le jour ensoleillé se reflétait dans chaque flocon de neige. On sentait, comme dans tous les cimetières, une odeur d’encens et de terre fraîchement remuée.

– Ce cimetière est joli, dit Ouzélkov ; c’est un vrai jardin.

– Par malheur, on viole les tombes, dit Châpkine… Tenez, là, à droite, derrière ce monument en fonte, est enterrée Sôphia Mikhâïlovna. Voulez-vous voir ?

Les deux hommes tournèrent à droite, et dans une neige épaisse se dirigèrent vers un monument de fonte.

– Voici, dit Châpkine, montrant une petite tombe en marbre blanc. Un enseigne lui fit faire ce monument.

Ouzélkov ôta lentement son chapeau et mit à l’air sa calvitie. Châpkine se découvrit aussi ; et une seconde calvitie brilla. Un silence sépulcral autour d’eux, comme si l’air même était mort… Les deux hommes regardèrent le monument de Sôphia Mikhâilovna, pensifs, sans rien dire.

– Elle dort ici, dit enfin Châpkine, – sans se souvenir d’avoir pris les torts à sa charge et d’avoir bu du cognac !… Convenez-en, Boris Pétrôvitch…

– Quoi ? demanda sombrement Ouzélkov.

– Qu’aussi mauvais qu’ait été le passé, il fut meilleur que ceci…

Châpkine toucha ses cheveux gris.

– Dans le temps, on ne songeait pas à l’heure de la mort… L’eût-on rencontrée elle-même, on pensait qu’on pourrait lui rendre des points, et maintenant… Enfin, que voulez-vous !…

La tristesse gagnait Ouzélkov. Soudain il aurait voulu pleurer, de même que, jadis, il aurait voulu aimer passionnément… Des larmes, lui semblait-il, eussent été rafraîchissantes, bonnes… Une moiteur venait à ses yeux ; une boule remontait déjà dans sa gorge ; mais Châpkine était auprès de lui. Il eut honte de paraître faible devant quelqu’un. Il se retourna brusquement et se dirigea vers l’église.

Ce ne fut qu’au bout de deux heures, après avoir conféré avec le staroste et examiné l’église, qu’il profita d’une minute pendant laquelle Châpkine s’oubliait à causer avec le prêtre, et il courut pleurer.

Il se glissa vers la tombe comme un voleur, en se cachant, regardant à tout instant derrière lui. Arrivé près d’elle, il s’adonna à sa tristesse. La petite tombe blanche le regardait pensivement, tristement, innocemment, comme si elle eût recouvert une enfant et non pas une femme divorcée et dépravée.

« Pleurer ! pleurer ! » pensait Ouzélkov. Mais le moment des larmes était passé. Le vieillard eut beau cligner des yeux, tâcher de se disposer à la tristesse, les larmes ne coulèrent point et la boule ne monta pas à sa gorge… Au bout de quelques minutes, Ouzélkov y renonça et revint prendre Châpkine. « Vieillesse ! songeait-il. Il n’est qu’un plaisir, les larmes, et elles ne coulent pas !… »

 ANGOISSE

À qui confierai-je ma peine ?

Le crépuscule. Une grosse neige, fondante, tournoie paresseusement autour des becs de gaz que l’on vient d’allumer, et se pose, en couche molle et fine, sur les toits, sur le dos des chevaux, les épaules et les chapeaux. Le cocher Iôna Potâpov est blanc comme un fantôme. Replié sur lui-même autant que peut se replier un corps humain, il est assis sur son siège et ne fait pas un mouvement. Glissât-il sur lui tout un amas de neige, il n’éprouverait pas, semble-t-il, le besoin de le faire tomber… Son méchant petit cheval est immobile et blanc comme lui. Par l’angulosité de ses formes, la raideur en bâtons de ses pattes, par son immobilité, il ressemble, même de près, à un petit cheval en pain d’épice d’un kopek. Il est, selon toute probabilité, plongé dans ses pensées. En effet, avoir été arraché de la charrue, de ses paysages habituels et gris, et avoir été jeté dans cet abîme plein de feux monstrueux, de fracas incessant, et de gens qui courent, comment ne pas songer à tout cela !

Il y a déjà longtemps que Iôna et son cheval n’ont pas bougé. Ils sont sortis du dépôt peu après le dîner, et pas d’« étrenne » encore… Et la buée du soir tombe sur la ville. Les innombrables feux des lanternes remplacent la lumière vive. L’agitation bruyante des rues atteint son forte.

 

– Cocher ! quartier de Vyborg ! entend Iôna tout à coup.

Iôna tressaute, et, à travers ses cils collés par la neige, il voit un officier en manteau, le capuchon relevé.

– Quartier de Vyborg ! répète l’officier. Dors-tu ? Quartier de Vyborg !

Iôna, en signe de consentement, tire les guides, et ce mouvement fait tomber de ses épaules et du dos du cheval des couches de neige. L’officier s’assied dans le traîneau. Iôna excite des lèvres son cheval, se soulève en avant, tend un cou de cygne, et, plus par habitude que par besoin, fait tourner son fouet. Le cheval lui aussi allonge le cou, plie ses jambes raides, et se met en branle d’un pas indécis.

– Loup-garou, où vas-tu passer !… entend crier Iôna, dès les premiers pas, dans la masse noire qui monte et descend. Où le diable te porte-t-il ? Prends à droite !

L’officier se fâche :

– Tu ne sais pas conduire ?… Prends ta droite !

Un cocher de maître jure. Un passant, traversant la rue, qui, de son épaule, a touché le nez du cheval, regarde Iôna d’un air furieux, et secoue sa manche. Iôna, comme sur des aiguilles, se tourne sur son siège, tire les coudes à droite et à gauche, remue les yeux comme un homme que la vapeur aveugle, et il a l’air de ne pas comprendre où il est, ni pourquoi il est là.

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