Les dépossédés
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Серия: La Ligue de tous les mondes #1
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Le Livre de Poche
- ISBN: 2-253-11315-8
- Переводчик: Henry-Luc Planchat
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les dépossédés». Краткое содержание книги:
Anarres, peuplé deux siècles plus tôt par des dissidents soucieux de créer enfin une société utopique vraiment libre, même si le prix à payer est la pauvreté.
Et Urras qui a, pour les habitants d'Anarres, conservé la réputation d'un enfer, en proie à la tyrannie, à la corruption et à la violence.
Shevek, physicien hors normes, a conscience que l'isolement d'Anarres condamne son monde à la sclérose. Et, fort de son invention, l'ansible, qui permettra une communication instantanée entre tous les peuples de l'Ekumène, il choisit de s'exiler sur Urras en espérant y trouver une solution.
Tandis qu’ils bavardaient avant de prendre leur repas, Shevek s’aperçut qu’il parlait presque exclusivement à cette femme, avec une amabilité, un désir de se faire apprécier d’elle, qui le surprit. Mais il était si bon de parler à nouveau avec une femme ! Pas étonnant qu’il ait eu l’impression de vivre une existence artificielle et isolée, parmi des hommes, toujours des hommes, auxquels manquaient la tension et l’attraction de la différence sexuelle. Et Sewa Oiie était attirante. En regardant les traits délicats de sa nuque et de ses tempes, il perdit ses objections contre la mode urrastie de raser la tête des femmes. Elle était réservée, plutôt timide ; il fit tout son possible pour qu’elle se sente à l’aise avec lui, et fut très heureux de voir qu’apparemment il y avait réussi.
Ils rentrèrent pour dîner et furent rejoints à table par deux enfants. « On ne peut vraiment plus trouver de bonnes gouvernantes dans cette région », s’excusa Sewa Oiie. Shevek acquiesça, sans savoir ce qu’était une gouvernante. Il regarda les petits garçons avec le même soulagement, le même plaisir. Il avait à peine eu l’occasion de voir un enfant depuis qu’il avait quitté Anarres.
C’étaient des enfants très propres et très calmes, qui ne parlaient que lorsqu’on leur adressait la parole, en veste et culotte de velours bleu. Ils observaient Shevek avec crainte, comme une créature venue de l’Espace Extérieur. Le garçon de neuf ans était sévère pour celui qui n’en avait que sept, lui murmurant de ne pas dévisager, le pinçant sauvagement quand il désobéissait. Le petit lui rendait ses pinçons et essayait de lui donner des coups de pied sous la table. Le Principe de Supériorité ne semblait pas encore bien établi dans son esprit.
Chez lui, Oiie devenait un homme différent. Son visage perdait son regard secret, et il ne parlait plus en traînant la voix. Sa famille le traitait avec respect, mais c’était un respect mutuel. Shevek avait entendu Oiie parler longuement de ses idées sur les femmes, et fut surpris de voir qu’il traitait son épouse avec courtoisie, et même avec délicatesse. « C’est de la chevalerie », pensa Shevek, qui avait récemment appris ce mot, mais il décida bientôt qu’il s’agissait de quelque chose de mieux que cela. Oiie aimait sa femme et avait confiance en elle. Son comportement envers elle et ses enfants était très proche de celui d’un Anarresti. En fait, chez lui, il apparaissait soudain comme un homme simple et fraternel, un homme libre.
Il sembla à Shevek qu’il s’agissait d’une liberté assez réduite, d’une très petite famille, mais il s’y sentit tellement à l’aise, tellement plus libre lui-même, qu’il se sentit peu enclin à la critique.
Durant une pause dans la conversation, le plus jeune des garçons dit de sa petite voix claire :
— M. Shevek n’a pas de très bonnes manières.
— Et pourquoi ? demanda Shevek avant que la femme d’Oiie ait eu le temps de gronder l’enfant. Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Vous n’avez pas dit merci.
— Merci pour quoi ?
— Quand je vous ai passé le plat de condiments.
— Ini ! sois sage !
Sadik ! N’égotise pas ! Le ton de la voix était le même.
— Je croyais que tu les partageais avec moi. Est-ce que c’était un cadeau ? Nous ne disons merci que lorsqu’on reçoit un cadeau, dans mon pays. Nous partageons les autres choses sans en parler, tu vois. Tu veux que je te rende les condiments ?
— Non, je n’aime pas ça, répondit l’enfant, levant vers Shevek ses yeux noirs et pénétrants.
— Cela les rend particulièrement faciles à partager, dit Shevek.
L’aîné des garçons se débattait avec le désir réprimé de pincer Ini, mais Ini se mit à rire en montrant ses petites dents blanches. Au bout d’un moment, durant une autre pause, il dit à voix basse en se penchant vers Shevek :
— J’ai une loutre mâle. Vous aimeriez la voir ?
— Oui.
— Il est dans le jardin du fond. Maman l’y a mis parce qu’elle pensait qu’il pourrait vous embêter. Il y a des adultes qui n’aiment pas les animaux.
— J’aime bien les voir. Nous n’avons pas d’animaux dans mon pays.
— Vous n’en avez pas ? demanda l’aîné en ouvrant de grands yeux. Papa ! M. Shevek dit qu’ils n’ont pas d’animaux !
Ini aussi écarquillait les yeux.
— Mais qu’est-ce que vous avez, alors ?
— D’autres gens. Des poissons. Des vers. Et des holums.
— Qu’est-ce que c’est, des holums ?
La conversation continua pendant une demi-heure. C’était la première fois, sur Urras, qu’on demandait à Shevek de décrire Anarres. Les enfants posaient les questions, mais les parents écoutaient avec intérêt. Avec quelques scrupules, Shevek laissa de côté le problème éthique ; il n’était pas ici pour faire de la propagande auprès des enfants de ses hôtes. Il leur expliqua simplement à quoi ressemblait la Poussière, comment était Abbenay, quelle sorte de vêtements les gens portaient, ce qu’ils faisaient quand ils voulaient des habits neufs, ce que les enfants faisaient à l’école. Cette dernière explication devint de la propagande, malgré ses intentions. Ini et Aevi étaient enchantés par sa description d’un programme d’études comprenant l’agriculture, la menuiserie, l’entretien des égouts, l’imprimerie, la plomberie, l’entretien de la voirie, la composition de pièces de théâtre, et toutes les autres occupations de la communauté adulte, et par son assurance que personne n’était jamais puni pour quoi que ce soit.
— Mais parfois, ajouta-t-il, ils peuvent vous inciter à vous éloigner pour quelque temps.
— Mais qu’est-ce que…, demanda brusquement Oiie, comme si la question, longtemps retenue, jaillissait soudain sous l’effet de sa propre pression. Qu’est-ce qui fait vivre les gens dans l’ordre ? Qu’est-ce qui les empêche de se voler et de s’assassiner ?
— Personne ne possède rien à voler. Si vous désirez quelque chose, vous allez le prendre au dépôt. Quant à la violence, eh bien, je ne sais pas, Oiie ; est-ce que vous m’assassineriez, en temps normal ? Et si vous en aviez envie, est-ce qu’une loi vous en empêcherait ? La coercition est le moyen le moins efficace de maintenir l’ordre.
— D’accord, mais comment obtenez-vous des gens qu’ils fassent les travaux sales ?
— Quels travaux sales ? demanda la femme d’Oiie, qui ne suivait pas.
— Ramasser les ordures, creuser les tombes, dit Oiie.
— Extraire le mercure, ajouta Shevek, et il faillit dire « Traiter la merde », mais se souvint du tabou ioti concernant les mots scatologiques. Il avait remarqué, dès le début de son séjour sur Urras, que les Urrastis vivaient parmi des montagnes d’excréments, mais ne mentionnaient jamais la merde.
— Eh bien, nous les faisons tous. Mais personne n’a à les faire pour très longtemps, à moins qu’il n’aime ce travail. Un jour par décade, le comité d’administration de la communauté ou le comité du bloc ou quiconque a besoin de vous, peut vous demander de faire un travail de ce genre ; il y a des listes et nous le faisons à tour de rôle. Quant aux postes de travaux désagréables, ou dangereux comme les fours ou les mines de mercure, on n’y travaille normalement pas plus d’une demi-année.
— Mais alors, tout le personnel doit être constitué de gens qui commencent seulement à apprendre le travail.
— Oui. Ce n’est pas très efficace, mais que pouvons-nous faire d’autre ? On ne peut pas dire à un homme de faire un travail qui va l’estropier ou le tuer en quelques années. Pourquoi le ferait-il ?
— Il peut refuser l’ordre ?
— Ce n’est pas un ordre, Oiie. Il va à la Ditrav – le bureau de la Division du Travail – et il dit « je voudrais faire ceci et cela, qu’est-ce que vous avez à me proposer ? Et ils lui disent où il y a des postes libres.