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Les menhirs de glace

Электронная книга - «Les menhirs de glace». Краткое содержание книги:

Les progrès de la médecine ont donné à l’humanité une espérance de vie moyenne de six cents ans, qui sera sans doute bientôt prolongée jusqu’à mille. Mais la mémoire n’a pas suivi : n’y subsistent que les souvenirs les plus récents, ceux qui couvrent l’étendue d’une durée de vie jadis « normale ».
Dans ces conditions, que devient l’histoire, lorsqu’elle est écrite par des gens qui l’ont à la fois vécue et oubliée ? C’est l’énigme que pose la découverte, sur Pluton, d’un mystérieux monument : un cercle de gigantesques blocs de glace. Scintillant dans la pale lueur du lointain soleil, « Icehenge » défie toutes les explications. Quel rapport cette construction entretient-elle avec la révolte qui, jadis, a enflammé les colonies martiennes ? Qui en est le constructeur et pourquoi l’histoire officielle n’en montre-telle nulle trace ?
Par l’auteur de la grandiose Trilogie martienne, une splendide réflexion sur l’histoire et la mémoire, une vaste fresque couvrant cinq cents années du futur de l’humanité.
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Brèves images de notre périple : Madeleine m’entraîna sur les pentes du Machu Picchu ; nous rîmes à la face solennelle des statues de l’île de Pâques ; un guide rendit hommage à ma connaissance de je ne sais quel site. Bien qu’avec mes années d’études j’eusse l’impression de reconnaître comme dans un rêve les ruines de la Terre, je piétinais avec le reste du groupe, tout aussi curieux et ébahi que les autres. Nous avions, j’en suis sûr, l’air de mineurs d’astéroïdes à Burroughs.

Diatomée plus imposante : un soir à Angkor Vat, Madeleine et moi escaladâmes les temples branlants sous le scintillement estompé des étoiles. Debout sur un toit couvert de lianes dans le crépuscule de la jungle, je vis apparaître une expression familière sur son visage. Comme je la prenais dans mes bras pour l’embrasser, un insecte de la taille de mon poing nous frôla en vrombissant. Nous reculâmes d’un bond – « Mon Dieu ! » –, trébuchâmes sur les lianes, éclatâmes de rire. « Qu’est-ce que c’était que ça ?

— Je ne sais pas, fit Madeleine, mais quelle horreur !

— Sans blague ! Une libellule ?

— Tu m’as eue. » Nous scrutâmes avec inquiétude les alentours. « J’espère qu’il n’y en a pas d’autres.

— Moi aussi.

— Je suis bien contente qu’il n’y ait pas de gros insectes comme ça sur Mars.

— Moi aussi. Plutôt effrayant, comme bestiole. »

Nous rîmes. Puis nous nous embrassâmes. Quelques minutes plus tard, elle dit : « Mais nous ne pouvons pas faire ça ici. Nous pourrions être attaqués par des insectes ! » Nous rentrâmes dans sa chambre, à l’hôtel.

Puis à Persépolis, une image fulgurante : alors que je parcourais tel Tamerlan les hectares marmoréens, transporté par l’essence brute du passé, elle me dit : « Avec toi, tout est neuf. »

Mais à Florence, nous nous joignîmes à un autre groupe, de l’université d’Hellas, dont le guide était un vieil ami de Madeleine. Est-ce bien ainsi que c’est arrivé ? Ils disparurent ensemble dans la ville. Pourquoi pas ? La jalousie, quelle folie. Peut-être suis-je moins capable que d’autres de contrôler mes émotions. Florence me rappelait Burroughs, avec ses pierres jaunissantes, la rivière qui descendait de la crête des collines et tous ces ponts. J’arpentais les rues étroites avec sur l’estomac un piédestal de marbre qui me pliait en deux. Le soleil féroce me battait les tempes, me brûlait la nuque, et je pouvais à peine respirer dans l’épaisseur humide de l’air. Madeleine et son ami apparurent dans une allée, en quête de glaces à l’italienne. Fatigué de tous ces mendiants, je m’enfermai dans ma chambre d’hôtel pour écouter la mélancolie poignante de Souvenir de Florence. J’oubliai les Étrusques, la Renaissance ; la seule chose qui m’intéressait était l’émotion de ce sextuor. On peut transformer le malheur en expérience esthétique, et chacun s’y essaie, ce qui fait qu’il doit bien y avoir là du vrai ; mais je ne pense pas que cela fasse grand bien. On ne s’en souvient au contraire que mieux, à cause de la codification en corrélatifs objectifs. On n’en est pas moins malheureux.

C’était bien sûr idiot de ma part. Je l’avoue.

Dernière diatomée, la plus grande – celle dont je m’étais souvenu dans la chambre holographique : nous avons visité les îles Orkney, au nord de l’Angleterre, pour voir les allées couvertes et les cromlechs de Stenness et de Brodgar. Les îles étaient abandonnées et, le matin, une pellicule de givre recouvrait le sol comme au début de l’hiver. J’insistai pour que Madeleine m’accompagne à l’aube pour une promenade dans la lande jusqu’au cromlech de Stenness. Le paysage que nous traversions était presque martien. Je lui dis que je l’aimais, elle me répondit que je ne la connaissais pas assez bien pour dire une chose pareille. Comme si la connaissance avait quoi que ce soit à voir avec l’amour. « Tu sais ce que je veux dire, insistai-je.

— Je pense que oui. Mais tu connais Onega, le guide du groupe d’Hellas ? »

J’acquiesçai.

« Je l’aime, Hjalmar. Depuis des années. Ne sois pas fâché, je t’en prie ! J’ai beaucoup apprécié ce voyage », etc. Puis elle me quitta, arguant d’occupations à l’hôtel.

Je déambulai au milieu des pierres levées de Stenness, au-dessus des lochs de Harray et de Stenness, à l’est et à l’ouest. Les pierres grises, irrégulières, s’élançaient vers les nuages grenés chassés par le vent. Sur l’autre rive du loch, le cromlech de Brodgar, minuscule dans le lointain, se dressait sous un rai de soleil. Un monde de pierre. Des hommes de pierre : les légendes racontaient que ces menhirs étaient des paysans pris à danser au cours de cérémonies païennes. Je posai mon front sur le flanc grêlé, couvert de lichen, d’une des pierres et me sentis pris de tremblements. C’était arrivé si souvent et je m’étais juré de ne jamais plus m’abandonner – la couche aquifère était drainée, le sol se dérobait ! – et au premier signe d’amitié, je m’étais laissé prendre. Pas la moindre maîtrise de moi. Quelque chose n’allait pas, en moi ; je le savais. Je le sentais.

Ce à quoi j’aspirais alors était un hyménée idéal, deux arbres solides enroulés l’un à l’autre en une double hélice, fort chacun du soutien de l’autre, enlacés à jamais. Certains trouvaient ce genre de mariage, même à notre époque, et j’en voulais un. Je commençais seulement à comprendre que ma vie était une succession de vies distinctes et que je ne pouvais attendre d’aucun parent ou ami qu’il traverse avec moi plus d’une vie. Je ne connaîtrais donc jamais personne. À moins que je ne trouve cette âme sœur, unie dans ce mythique hyménée.

Mais je ne le pouvais pas. Appuyé sur cette pierre rugueuse, il me semblait qu’il y avait deux sortes de gens : les êtres sociables et séduisants qui restaient entre eux et menaient ensemble leurs relations sérieuses, et les autres, les insignifiants, les laids ou les maladroits, qui devaient se contenter les uns des autres quel que soit leur amour du charme et de la beauté. S’en rendre compte paralysait encore plus le maladroit et nos relations étaient de ce fait pleines de ressentiment, de frustration, de colère et de pitié, ce qui les condamnait à l’échec. Comme mes trois mariages et toutes mes autres liaisons, où j’avais tant essayé et si lamentablement échoué.

Du fond de cette crise d’amer apitoiement sur mon propre sort, je vis arriver une douzaine de personnes de notre groupe qui venaient dans ma direction et montraient du doigt les pierres de Brodgar, de l’autre côté du loch. Un grand cromlech vu d’un autre, au-delà d’un ruban d’eau métallique ; le paysage était sublime, féerique. Leur groupe affichait tous les signes de l’excitation et, sans la ressentir, je la comprenais. Sur toute la Terre, je n’avais rien vu d’aussi beau (c’est-à-dire d’aussi ressemblant à Mars). Les joyeux touristes étrangers approchaient, heureux sur un terrain familier, et quand ils me virent certains me firent signe. Ils entrèrent dans le cercle. L’une des femmes leur parlait du yard mégalithique et de la signification astronomique de l’emplacement des pierres. C’était une femme réservée, timide, qui avait à peine ouvert la bouche pendant le reste de notre excursion, mais les cromlechs étaient visiblement de sa compétence. « Ils pouvaient calculer les levers de soleil aux solstices d’été et d’hiver et pouvaient même prédire les éclipses.

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