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Les Nymphéas noirs

Электронная книга - «Les Nymphéas noirs». Краткое содержание книги:

Tout n’est qu’illusion, surtout quand un jeu de miroirs multiplie les indices et brouille les pistes. Pourtant les meurtres qui troublent la quiétude de Giverny, le village cher à Claude Monet, sont bien réels. Au coeur de l’intrigue, trois femmes : une fillette de onze ans douée pour la peinture, une institutrice redoutablement séduisante et une vieille femme aux yeux de hibou qui voit et sait tout. Et puis, bien sûr, une passion dévastatrice. Le tout sur fond de rumeur de toiles perdues ou volées, dont les fameux Nymphéas noirs. Perdues ou volées, telles les illusions quand passé et présent se confondent et que jeunesse et mort défient le temps.
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Deuxième journée de soleil de suite. À Giverny. Vous pouvez me croire, pour la saison, c’est presque un petit miracle.

Je longe le chemin du Roy. Plus je vieillis et plus j’ai du mal à comprendre ces touristes qui sont capables de patienter plus d’une heure pour entrer dans les jardins, rue Claude-Monet, à la queue les uns derrière les autres, sur plus de deux cents mètres de trottoir. Il suffit pourtant de se promener sur le chemin du Roy : n’importe qui peut observer les jardins et la maison de Monet, sans la moindre attente, à travers la barrière verte, le long de la route départementale, prendre des photographies inoubliables, sentir le parfum des fleurs.

Les voitures défilent, rasent les plantes qui séparent la route de la piste cyclable. À chaque passage de véhicule un peu trop pressé, les feuilles s’agitent, comme prises de spasmes. Autant de gars du coin qui travaillent à Vernon et qui depuis longtemps ne tournent plus la tête vers la maison rose aux volets verts. Le chemin du Roy, pour eux, c’est la D5, la route de Vernon. Rien d’autre.

À l’allure où je vais, moi, par contre, j’ai le temps d’admirer les fleurs. Je ne vais pas raconter d’histoires, bien entendu que le jardin est magnifique. La cathédrale de roses, le rond des dames, le Clos normand et ses cascades de clématites, le massif de tulipes roses et de myosotis… Autant de chefs-d’œuvre…

Qui dirait le contraire ?

Amadou Kandy m’a même raconté que depuis dix ans ils ont ouvert au Japon, dans un village en pleine campagne, une réplique exacte de la maison de Monet, du clos normand et du jardin d’eau. Vous y croyez, vous ? J’ai vu des photographies, il est presque impossible de différencier le vrai Giverny du faux, en toc. Vous me direz, à des photographies on fait dire ce que l’on veut… Mais tout de même, franchement, quelle idée de construire un second Giverny au Japon ! Décidément, tout cela me dépasse.

Je vais vous l’avouer, cela fait des années que je ne suis pas entrée dans les jardins de Monet. Ceux de Giverny, le vrai, je veux dire. Il y a trop de monde pour moi, maintenant. Avec ces milliers de touristes qui s’agglutinent, qui s’entassent, qui se marchent sur les pieds, ce n’est plus un lieu pour une vieille comme moi. En plus, lorsque les touristes visitent la maison de Monet, ils sont souvent surpris : il ne s’agit pas d’une galerie d’art. Il n’y a aucun tableau du maître dans la maison de Monet, aucune peinture de « Nymphéas », de pont japonais ou de peupliers. Rien qu’une maison, un atelier et un jardin. Pour voir les vraies toiles de Monet, il faut aller à l’Orangerie, à Marmottan, à Vernon… Oui, à tout prendre, je suis mieux de l’autre côté de la barrière. Et puis, mes émotions ne regardent que moi. Je n’ai qu’à fermer les yeux, la stupéfiante beauté du jardin y est gravée.

À jamais. Croyez-moi.

Ces fous furieux continuent de défiler sur le chemin du Roy. Une Toyota vient de passer, à plus de cent kilomètres à l’heure. Vous ne le savez peut-être pas, c’est Claude Monet qui a payé le goudron, il y a cent ans, parce que la poussière de la route recouvrait ses fleurs ! Il aurait mieux fait de payer une déviation. On n’a pas idée, franchement, un tel jardin coupé en deux par une départementale et les touristes qui passent dessous par un tunnel.

Enfin bon… Vous en avez peut-être assez des considérations passablement intéressantes d’une vieille Givernoise sur l’évolution de son village et de ses environs. Je vous comprends. Vous vous demandez surtout à quel jeu je joue. C’est ça qui vous intéresse, hein ? Quel est mon rôle, dans cette affaire ? À quel moment je cesse d’espionner tout le monde pour intervenir ? Comment ? Pourquoi ? Patience, patience. Quelques jours encore, plus que quelques jours. Laissez-moi profiter encore un peu de l’indifférence générale pour une vieille à laquelle on ne prête pas plus d’attention qu’à un poteau ou un panneau indicateur qui ont toujours été là. Je ne vais pas vous faire croire que je connais la fin de cette affaire, non, mais j’ai tout de même ma petite idée.

C’est moi qui refermerai la parenthèse de cette histoire, faites-moi confiance. Et vous ne serez pas déçus, croyez-moi !

Un peu de patience, s’il vous plaît. Laissez-moi vous décrire encore un peu les jardins de Monet devant moi. Soyez attentifs, chaque détail compte. Les matins de mai sont souvent pris d’assaut par les sorties scolaires. Pendant tout le mois, chaque matin, le jardin est aussi bruyant qu’une cour d’école ! Enfin, cela dépend bien entendu de la capacité de l’institutrice à intéresser les mômes à la peinture. Et aussi de leur état d’excitation, selon le nombre d’heures qu’ils sont restés enfermés dans le car.

Parfois toute une nuit ! Il y a des institutrices sadiques ! Au moins, une fois à l’intérieur du jardin, les profs sont tranquilles, une surveillance discrète suffit. Les gamins sont comme dans un square, en plus pédagogique. Ils remplissent un questionnaire, ils dessinent. À part se noyer dans les nymphéas, ils ne risquent rien.

Sur le chemin du Roy, le camion de la boulangerie Lorin passe, me klaxonne, je lui adresse un petit signe de main. Richard Lorin est le dernier commerçant qui me connaisse, avec Amadou Kandy et sa galerie d’art. Beaucoup d’enseignes de Giverny changent tous les ans, les galeries, les hôtels, les gîtes. Ça va, ça vient. Giverny, c’est la marée, au gré des floraisons. Moi, maintenant, je vois ça de loin. Échouée sur le sable.

J’attends encore…

J’ai entendu le bruit de moto, un son caractéristique de Tiger Triumph T100. L’engin est parti se garer dans la ruelle Leroy, vers l’entrée des groupes. Cela aussi doit vous sembler étrange, qu’une femme de plus de quatre-vingts ans puisse reconnaître, seulement au bruit du moteur, la marque d’une moto. Une moto ancienne en plus, presque une antiquité. Si vous saviez… Croyez-moi sur parole, le son d’une Tiger Triumph T100, je crois que je pourrais le reconnaître entre mille.

Mon Dieu, comment l’oublier…

Je note d’ailleurs que je ne suis pas la seule à avoir tendu l’oreille. Stéphanie Dupain n’a pas mis longtemps avant de passer la tête par la fenêtre la plus haute de la maison de Claude Monet, le visage à moitié mangé par la vigne vierge. De son perchoir, elle fait mine de compter les enfants.

Tu parles…

Je la sens qui tremble rien qu’à entendre un bruit de moteur. Elle surveille, l’air vaguement attentive, les gosses qui courent entre les parterres de fleurs. Je crois qu’au contraire ils vont pouvoir faire ce qu’ils veulent pour un moment, les gosses de sa classe…

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Stéphanie Dupain court dans l’escalier. Laurenç Sérénac est là, il l’attend dans le salon de lecture.

— Bonjour, Stéphanie. Ravi de vous revoir.

L’institutrice est essoufflée. Laurenç exécute un demi-tour sur lui-même.

— Mon Dieu, c’est la première fois que j’entre dans la maison de Claude Monet. Merci de me fournir cette occasion, vraiment. J’en avais entendu parler, mais c’est… c’est fascinant…

— Bonjour, inspecteur. Vous allez avoir droit à la visite, alors. C’est vrai que vous avez une chance inouïe, le jardin de Monet n’est ouvert que pour l’école de Giverny ce matin. C’est exceptionnel ! Ça n’arrive qu’une fois par an, nous disposons des appartements de Monet rien que pour nous…

Rien que pour nous…

Laurenç Sérénac n’arrive pas à définir l’excitation qui le submerge. Entre fantasme et malaise.

— Et vos élèves ?

— Ils jouent dans le jardin. Ils ne risquent rien, rassurez-vous, je n’ai emmené que les plus grands. Et je les surveille du coin de l’œil, toutes les fenêtres de la maison donnent sur le jardin. Les plus sérieux sont censés peindre, chercher l’inspiration, ils doivent rendre leurs tableaux pour le concours « Peintres en herbe » de la fondation Robinson, dans quelques jours. Les autres s’en fichent et doivent jouer à cache-cache entre les ponts, autour du bassin… C’était déjà comme cela du temps de Monet, vous savez. Il ne faut pas croire le mythe d’une maison silencieuse habitée par un vieil artiste ermite, la maison de Claude Monet était peuplée de ses enfants et de ses petits-enfants.

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