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Trois jours et une vie

Электронная книга - «Trois jours et une vie». Краткое содержание книги:

« À la fin de décembre 1999, une surprenante série d'événements tragiques s'abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt.
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Tout ce qu’Antoine avait tenté rationnellement d’imaginer était balayé par les ravages prévisibles de cette médiatisation. Allons, se disait-il, réfléchis, que va-t-il se passer…

C’est le moment que Laura choisit pour l’appeler. Antoine ne trouva pas le courage de répondre.

Tandis que derrière lui Mme Courtin délirait d’une voix de plus en plus forte, il suivit, tout au long de la journée, l’évolution des événements, l’évocation de l’analyse des restes mis au jour, l’identité probable de la victime (on montrait la photo de Rémi souriant, la mèche bien lissée, revêtu de son T-shirt portant le petit éléphant bleu), l’attente concernant l’élucidation des causes de sa mort et des sévices que l’enfant avait pu subir ante ou post mortem. On évoqua la réouverture de l’enquête dont les gendarmes, la justice et le ministère assurèrent pourtant qu’elle n’avait jamais été fermée. On attendait avec espoir et recueillement la découverte d’un indice permettant de lancer de nouvelles investigations et enfin d’arrêter le coupable.

Une nausée saisit Antoine lorsqu’une jeune femme arborant une dignité de circonstance devant le micro de sa chaîne d’information continue fut filmée sur la place de l’hôtel de ville, entourée d’une population calme et recueillie qui tentait quand même de s’apercevoir sur les écrans de retour d’image.

« Selon les enquêteurs, l’hypothèse de l’enlèvement demeure plausible, mais il semble plus vraisemblable que l’enfant n’ait pas été emmené très loin, qu’il soit resté en captivité dans les frontières de la commune. Auquel cas, l’enquête se concentrera sur la ville elle-même… Sur Beauval, où nous nous trouvons. »

L’affaire retournait à son point de départ, ce serpent rampait maintenant en direction de la maison de Mme Courtin. Antoine pouvait encore être interrogé, on demanderait à l’enfant qu’il avait été si quelque chose lui revenait. Chaque mensonge à faire serait une enclume à soulever, il ne s’en sentait plus la force.

Qu’un gendarme sonne à la porte et Antoine lui tendrait les poignets sans un mot.

Il oublia qu’il devait aller à Beauval chercher des papiers. Bien que Mme Courtin soit entrée dans un délire de plus en plus actif, épuisé de fatigue, Antoine parvint à s’assoupir, assis sur sa chaise, et il était plus de 5 heures du matin lorsqu’il se réveilla. Il avait, dans le miroir de la petite salle de bains, une tête de repris de justice. Il quitta l’hôpital, marcha jusqu’à la gare où il trouva les taxis qui attendaient le premier train de Paris et se fit conduire à Beauval, espérant arriver chez sa mère sans rencontrer personne. Ce fut le cas.

Lorsqu’il descendit du taxi, il ne put s’empêcher de jeter un œil vers la maison voisine. Hasard ou intuition, alors qu’il n’était pas 6 heures du matin, derrière ses carreaux, Mme Mouchotte, immobile, intemporelle, le suivait du regard. Sa beauté spectrale confinait au cauchemar, il eut l’impression de voir une araignée au bout de son fil, prête à bondir…

Il se hâta d’entrer chez sa mère.

La maison de Mme Courtin était d’une propreté provinciale. Les papiers se trouvaient dans le même tiroir depuis la naissance du monde. Il avait dormi lourdement et d’un sommeil agité sur sa chaise d’hôpital, il était terriblement courbatu, il s’allongea sur le canapé, s’endormit et se réveilla en milieu de matinée épuisé, déprimé, vaporeux comme un lendemain de cuite ou de fête de Noël, c’est souvent pareil.

Il utilisa l’appareil ancestral de sa mère pour fabriquer un café qui reproduisit exactement l’odeur et le goût qu’il avait connus pendant toute son enfance.

Il ne résista pas au besoin de reprendre l’actualité où il l’avait laissée, alluma le téléviseur. Le visage du procureur de la République emplissait l’écran et évoquait « l’identité de la victime dont le squelette a été retrouvé hier » :

« Il s’agit bien du jeune Rémi Desmedt, disparu le 23 décembre 1999. »

Antoine lâcha sa tasse, qui se brisa sur le tapis. Il eut le curieux réflexe de regarder en direction de la fenêtre comme s’il s’attendait à voir réunie devant l’ancienne maison des Desmedt la population entière de Beauval, et à entendre, à travers les vitres, la clameur populaire réclamer vengeance.

« Les inondations de 1999 n’avaient pas atteint les hauteurs de Saint-Eustache. Les restes de l’enfant, protégés par les nombreux arbres qui se sont abattus à cette période, ne se sont pas trop dégradés au fil des années et ont permis à l’Identité judiciaire de procéder aux analyses. »

Antoine fixa, sur le tapis, les débris de la tasse cassée, le café renversé faisait une tache large et sombre qui s’agrandissait comme une tache de vin sur une nappe…

« L’enfant a reçu un coup violent sur la tempe droite, qui a sans doute entraîné sa mort. Il est évidemment trop tôt pour dire s’il a subi d’autres violences. »

Il ne se passait pourtant rien que de très logique, mais Antoine fut affolé de constater la vitesse avec laquelle les recherches avançaient dans sa direction. Si l’on ajoutait à cela la fatigue des deux derniers jours…

Il se souleva, rassembla péniblement les papiers qu’il devait apporter à l’hôpital, appela le taxi de Fuzelières et sortit pour l’attendre, il avait besoin d’air.

Il n’eut pas le temps de revenir sur ses pas lorsqu’un reporter de radio l’assaillit au sortir du jardin.

— Vous occupez la maison voisine de celle du petit Rémi Desmedt à l’époque de sa disparition, l’avez-vous bien connu, quel genre d’enfant était-il… ?

Antoine balbutia quelques mots qu’on lui demanda de répéter :

— Euh…, c’était un voisin…

Antoine n’était pas à la hauteur : ne comprenait-il pas qu’il fallait une réponse plus personnelle, plus émotionnelle ? Le reporter était agacé.

— Oui, bien sûr, mais… quel genre d’enfant ?

Le taxi arriva, Antoine se précipita dedans.

Par la vitre, il vit que le journaliste s’était déjà tourné vers une jeune femme blonde. C’était Émilie, sortie de chez elle, enveloppée dans le châle de sa mère. Elle avait forci. En répondant à la question du reporter, elle suivit d’un regard rancunier le taxi qui s’éloignait.

Mme Courtin était toujours dans un délire intermittent et tourmenté, elle s’agitait, tournait la tête en tous sens, prononçait des syllabes incohérentes et répétitives, des prénoms (Antoine ! Christian !), ceux de son fils, de son ex-mari, et d’autres (Andrée !) qui devaient remonter à son enfance.

Toute la journée Antoine resta près d’elle, lui essuya le front, il sortit pour que l’on procède à sa toilette, revint s’asseoir épuisé, malade, torturé.

Le délire de Mme Courtin paraissait tourner en boucle. Sa tête faisait toujours le même mouvement, ses lèvres prononçaient toujours les mêmes syllabes : « Antoine ! Andrée ! » Rester auprès d’elle était d’autant plus oppressant que, sur le téléviseur placé en haut du mur, les reportages sur « l’affaire Rémi Desmedt » ne cessaient de défiler.

Les archives avaient été exhumées. Elles n’avaient pourtant qu’une douzaine d’années, mais ces images avaient terriblement vieilli : Beauval avec son platane sur la place de la mairie, la maison du petit Rémi avec M. Desmedt qui se fâchait contre les journalistes et tentait de les chasser comme une nuée malsaine ; M. Weiser, le maire, en organisateur affairé le matin de la battue, le départ des groupes de recherche vers la forêt domaniale, puis les images de la tempête, de l’inondation, les voitures saccagées, les arbres abattus, les habitants exténués, démoralisés…

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