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Contes pour les bibliophiles

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Contes pour les bibliophiles
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Je me trouvais bien en effet parmi les incunables, comme me l'avait dit le Chevalier; c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le nec plus ultra de la dépravation lu luxe artistique îl des gravures ; les Œuvres badines d'Alexis Piron touchaient I l'Amour en Vingt Levons et le Meursius François; l'A-I ré tin y était représenté par le Recueil de postures érotiques d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache; par VAlcibiade Fanciullo à Scola; par VA ré tin français el par le livre dit: Bibliothèque d'Arétin; près du Divus Arétinus, je remarquai Félicia ouMes Fredaines ; Monrose ou le Libertin par fatalité; les Monuments de la vie privée des Dou^e Cœsars et les Monuments du Culte secret des Dames Romaines; plus loin, je vis Justine ou les Malheurs delà vertu; Cléontine ou la Fille malheureuse; Julielteou lasuite de Justine; le Portier des Chartreux ; la France fout...; la Philosophie dans le Boudoir ; les crimes de l'Amour ou le délire des Passions; en un mot, toutes les œuvres folles du Marquis de Sade, en éditions originales, avec reliures à petits fers de torture. — J'allais me livrer au plaisir de regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main sur l'un des trois exemplaires connus du Recueil de la Popelinière :

Tableaux des Mœurs du Temps dans les différents âges de la vie, 1 vol. grand in-quarto; j'admirais les vingt gouaches mignardement im-

LE TABLEAU DE FRAGONARD

LES FRICATRICES

Dont il est parlé dans ce conte, a été gravé en taille-douce dans le format de cet ouvrage

r I R K A 3 O O EXEMPLAIRES

( Le cuivre détruit après tirage.)

Ces épreuves sont vendues à part chez l'éditeur, la nature du sujet n'ayant pas permis de le divulguer en l'insérant dans cette édition. pudiques de Carême, la vignette des nègres prosternés lorsque le possesseur de cette étonnante rareté se présenta :

«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher enfant; non seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus rare de mes livres rares après YAnti-Justine de Restif de La Bretonne. Savez-vous bien que la possession de mon La Popeîinière^ imprimé sous les yeux et par ordre de ce fermier général, m'a coûté environ dix ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et trois mille écus sonnants? »

— C'est à peu près le prix de mon Fragonard Lesbien, sans omettre les luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.

— Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange?

— Qui sait ? »

— Ne plaisantons point, interrompit avec un bienveillant sourire le bonhomme, sursautant à l'idée de se séparer de son ouvrage préféré ; mon La Popelinière, voyez-vous, mon ami, ne sortira jamais, moi vivant, de ce cabinet. Ce livre a son histoire et ses parchemins. Bachau-mont,qui, dans ses Mémoires secrets^ a raconté le scandale de sa découverte par l'héritière du mari de Mimi Dancourt, l'estimait déjà plus de vingt mille écus tant en raison de sa rareté que pour la perfection des tableaux qu'il contient. Le roi Louis XV fit saisir cet exemplaire par l'entremise de M. de Saint-Florentin; il se plut à le regarder et à le lire en compagnie de cette délicieuse drôlesse qui eut nom la Du Barry; que de contacts illustres n'a-t-il pas subi depuis, et combien curieuse serait l'étude de ses pérégrinations jusqu'à l'heure oii il fut retrouvé dans la fameuse cassette de fer des Tuileries !

De France, il passa en Russie; on le trouve catalogué parmi les livres précieux du prince Galitzin,en 1820, à Moscou; vendu à l'amiable sans avoir été exposé, il traversa la Manche, resta quelques années en Angleterre, revint à Paris chez le baron Jérôme P..., qui, pris de scrupules religieux sur ses vieux jours, me le céda enfin il y a déjà dix ans. Croyez-vous qu'on puisse se défaire d'un si glorieux aventurier?

— Cependant, hasardai-je, après vous?...

— Après moi, la fin du monde, comme àisdiixlt Bien" Aimé ! Qu'importe Itpost mortem! Toute jouissance est viagère, je le sais, mais je sens que mes passions ne me quitteront point avant que je ne les abandonne, et cet ouvrage superlatif m'enchante plus que je ne le saurais dire. Ce n'est point tant les fines et voluptueuses gouaches arétines^ ni les postures damnables des dernières compositions qui m'attachent à cet exemplaire unique, ce sont plutôt, vous ne le croirez pas, les tableaux de mœurs du début qui révèlent une si exquise pénétration du xiii® siècle.

Mon imagination, lorsque je les regarde, part en bonne fortune vers ces temps défunts dont il me semble être le dernier roué survivant, car je me sens en exil de ce siècle poudré...; tenez, par exemple, regardez dans les premières pages ce tableau incomparable du Parloir d'un coU' vent; cela est convenable à tous points de vue, mais où trouver ailleurs un document aussi gracieux, aussi vivant, aussi typique! Citez-moi un peintre d^avant votre affreuse Révolution, un seul qui ait rendu aussi ingénieusement et fidèlement un coin de vie sociale. Il y a bien le coquet Pietro Longhi, le malicieux Vénitien, qui nous aide par ses peintures à interpréter Casanova deSeingalt; mais, en France, la mythologie de Part semble avoir empêché la reproduction des milieux divers de la société élégante. — Tableaux des mœurs du temps^ dit le titre, et il n'est point menteur. Je regarde parfois durant une heure entière quelques-unes de ces gouaches expressives. Je revois cette vie de couvent qui ne faisait que pimenter Pamour profane des recluses, et ce livre m'est d'autant plus précieux qu'il m'est comme une fenêtre ouverte sur ce divin XVIII* siècle que, vous aussi, me semblez adorer pour tout ce qu'il contient d'humanité légère, souriante, et dont au demeurant la morale n'était point pire qu'en cette présente époque ennuyeuse et ennuyée.

Conservez donc votre tableau d'anandryne, mon ami, comme je conserve cet exemplaire de fermier général; venez le voir quand il vous plaira, et sans rancune, n'est-ce pas?

V.

Quelques jours plus tard, l'aimable chevalier de Kérhany se faisait annoncer dans ma modeste bibliotière dont il avait pris la peine de faire la pénible ascension à hauteur de grenier. Il m'apportait sous son bras une collection de vingt petits Ca:[in rarissimes, reliés en maroquin rouge, aux armes de la Pompadour.

Je fus, je l'avoue, touché de la démarche du vieux beau, plus encore que de son princier cadeau. Le bonhomme, sous ses ridicules apparents, dissimulait un esprit d'élite, une extraordinaire érudition, un cœur indulgent et généreux. Il avait réellement conservé cette jeunesse morale, impétueuse, qui s'enthousiasme et se prodigue au contact des beautés littéraires et artistiques, et il semblait se plaire dans mon humble garçonnière, alors éclairée sans obstacle par un radieux soleil de mai; il me demanda à voir le fameux tableau des Deux amies du divin Fragonard, bien en lumière à ce moment dans une pièce voisine; et quand il fut en présence de cette œuvre rose et ambrée, d'une volupté discrète, montrant

Tune des deux pécheresses comme prostrée dans une reconnaissance de vaincue, son admiration n^eut plus de bornes; elle éclata en termes puissants, en gestes désordonnés :

— Per diOy que c^est beau! Mais je n^ai rien vu d^aussi finement capiteux! Cette brune adorable aux formes amenuisées, au sourire vainqueur, montre-t-elle assez la fierté de ses caresses meurtrières, et son attitude d^amante active, sûre de son art, n^est-elle pas supérieurement peinte, et avec quel esprit de facture que n^ont plus nos déplorables barbouilleurs modernes!... Et Pamie blonde, aux yeux mi-clos, railleurs, polissons, noyés de délices, ne dit-elle pas très languissamment en quelle agonie de plaisir elle s'effondre inerte, respirant à peine, la nuque brisée et les lèvres lubréfiées, scintillantes encore des baisers reçus et donnés?.,. Et vous avez trouvé cette toile capitale pour quelques louis, « sous crasse », il est vrai, chez un brocanteur du Marais ! Il faut vraiment que je vous aime bien, pour ne pas vous envoûter de mon envie la plus féroce... C^est du Fragonard quintessencié, vous m^entendez bien, du Fragonard amoureux, subtil, enjoué, du Fragonard de petite maison.. du Fragonard di primo cartello. Ah! je gravirai souvent vos étages, mon ami, pour venir me repaître de nouveau de cette incomparable peinture des vierges du mal!...

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