L’Idiot. Tome II
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «L’Idiot. Tome II». Краткое содержание книги:
– Oui, oui et oui: m’enfuir de la maison! s’exclama-t-elle brusquement, dans un violent mouvement de colère. – Je ne veux plus, je ne veux plus que l’on m’y fasse continuellement rougir. Je ne veux rougir ni devant eux, ni devant le prince Stch…, ni devant Eugène Pavlovitch, ni devant qui que ce soit, et c’est pour cela que je vous ai choisi. Avec vous, je veux pouvoir parler de tout; de tout, même des choses les plus importantes quand cela me plaira; de votre côté, vous ne devrez jamais rien me cacher. Je veux qu’il y ait au moins un homme avec lequel je puisse parler de tout comme avec moi-même. Ils se sont mis tout à coup à dire que je vous attendais et que je vous aimais. C’était avant même votre arrivée, et je ne leur avais pas montré votre lettre. Maintenant, ils répètent tous la même chose. Je veux être hardie et n’avoir aucune crainte. Je ne veux pas aller aux bals où ils me conduisent; je veux me rendre utile. Il y a déjà longtemps que je voulais partir. Voici vingt ans que l’on me tient cloîtrée et on ne pense plus qu’à me marier. Je n’avais que quatorze ans que, toute sotte que j’étais, je songeais déjà à m’échapper. Maintenant, j’ai tout combiné et je vous attendais pour vous demander toutes sortes de renseignements sur la vie à l’étranger. Je n’ai pas vu une seule cathédrale gothique; je veux aller à Rome, visiter des cabinets scientifiques; je veux étudier à Paris; je me suis préparée et j’ai travaillé toute l’année dernière; j’ai lu une quantité de livres, entre autres tous ceux qui sont défendus. Alexandra et Adélaïde peuvent tout lire, on le leur permet; mais moi, on me l’interdit et on me surveille. Je ne veux pas me quereller avec mes sœurs, mais j’ai depuis longtemps déjà déclaré à ma mère et à mon père que j’entendais changer radicalement d’existence. J’ai décidé de m’occuper d’éducation et j’ai fait fonds sur vous parce que vous m’avez dit que vous aimiez les enfants. Croyez-vous que nous puissions nous occuper ensemble d’éducation, sinon maintenant, du moins plus tard? Nous ferons tous deux œuvre utile; je ne veux pas être une fille de général… Dites-moi, vous êtes un homme très instruit?
– Oh! pas du tout!
– C’est dommage; moi qui croyais… comment me suis-je figuré cela? N’importe, vous me guiderez quand même, puisque c’est vous que j’ai choisi.
– C’est absurde, Aglaé Ivanovna.
– Je veux, je veux fuir la maison! s’écria-t-elle tandis que de nouveau, ses yeux étincelaient. – Si vous ne consentez pas, j’épouserai Gabriel Ardalionovitch. Je ne veux pas que, dans ma famille, on me regarde comme une vilaine femme et que l’on m’accuse Dieu sait de quoi!
– Mais avez-vous votre bon sens ou non? s’exclama le prince qui avait failli bondir de sa place. – De quoi vous accuse-t-on et qui vous accuse?
– Tout le monde à la maison: ma mère, mes sœurs, mon père, le prince Stch…, même votre vilain Kolia! Si on ne me dit rien en face, on n’en pense pas moins. Je le leur ai déclaré ouvertement à tous, à ma mère et à mon père. Maman en a été malade toute la journée, et, le lendemain, Alexandra et papa m’ont dit que je ne me rendais même pas compte de mes divagations ni des mots que j’employais. Alors je leur ai carrément répliqué que, maintenant, je comprenais tout, que je saisissais le sens de tous les mots, que je n’étais plus une fillette et que j’avais déjà lu, deux ans auparavant, deux romans de Paul de Kock, exprès pour me mettre au courant de tout. En entendant cela, maman a failli se trouver mal.
Une idée étrange traversa l’esprit du prince. Il regarda fixement Aglaé et sourit. Il avait de la peine à croire qu’il avait devant lui cette même jeune fille hautaine qui lui avait lu naguère, avec tant de provocante fierté, la lettre de Gabriel Ardalionovitch. Il n’arrivait pas à comprendre comment, dans une belle fille d’humeur si arrogante et si revêche, pouvait se révéler une pareille enfant qui, en effet, ne saisissait peut-être pas tous les mots qu’elle employait.
– Avez-vous toujours vécu à la maison, Aglaé Ivanovna? demanda-t-il – Je veux dire: n’êtes-vous jamais allée à l’école, n’avez-vous pas étudié dans un pensionnat?
– Jamais je ne suis allée nulle part; on m’a toujours tenue enfermée à la maison comme dans une bouteille et, de cette bouteille, je ne sortirai que pour me marier. Pourquoi encore ce sourire ironique? Je remarque que, vous aussi, vous avez l’air de vous moquer de moi et de prendre leur parti, ajouta-t-elle en se renfrognant d’un air menaçant. – Ne m’irritez pas; je ne sais moi-même ce qui se passe en moi… Je suis sûre que vous êtes venu ici tout convaincu que j’étais amoureuse de vous et que je vous donnais un rendez-vous! ajouta-t-elle sur un ton de colère.
– Il est de fait qu’hier j’ai eu peur de cela, avoua candidement le prince (il était très ému); mais aujourd’hui, je suis persuadé que vous…
– Comment! s’exclama Aglaé dont la lèvre inférieure se mit soudain à trembler, vous avez eu peur que je… vous avez osé penser que je… Seigneur! Vous supposiez peut-être que je vous appelais ici pour vous prendre au filet, pour qu’on nous surprît et vous obligeât à m’épouser…
– Aglaé Ivanovna! Comment n’avez-vous pas honte? Comment une pensée aussi basse a-t-elle pu naître dans votre cœur pur et innocent? Je parie que vous-même ne croyez pas un seul mot de ce que vous venez de dire et même… que vous ne savez pas le sens de vos paroles!
Aglaé resta tête basse, inerte, comme effarée de ce qu’elle avait dit.
– Je n’ai aucune honte, balbutia-t-elle. Du reste, d’où savez-vous que j’ai un cœur innocent? Comment avez-vous, dans ce cas, osé m’adresser une lettre d’amour?
– Une lettre d’amour? Ma lettre, une lettre d’amour! Cette lettre était l’expression du plus profond respect; elle émanait du fond de mon cœur, à un des moments les plus pénibles de mon existence. J’ai alors pensé à vous comme à une lumière… je…
– Allons, c’est bon, c’est bon! interrompit-elle brusquement, mais sur un tout autre ton qui dénotait un profond repentir et presque de l’effroi. Elle se pencha même vers lui et, toujours en s’efforçant de ne pas le regarder en face, fit le geste de lui toucher l’épaule pour l’inviter, d’une façon plus persuasive à ne pas se fâcher. – C’est bon, répéta-t-elle avec une extrême confusion; je sens que je me suis servie d’une expression stupide. C’était seulement… pour vous éprouver. Mettez que je n’aie rien dit. Si je vous ai offensé, pardonnez-moi. Je vous en prie: ne me regardez pas dans les yeux; détournez-vous. Vous venez de déclarer que c’était une idée très basse; je l’ai exprimée à dessein pour vous piquer. Il m’arrive parfois d’avoir peur de ce que j’ai envie de dire, et tout à coup cela m’échappe. Vous avez ajouté que vous aviez écrit cette lettre dans un des moments les plus pénibles de votre existence. Je sais de quel moment vous voulez parler, proféra-t-elle en baissant la voix et en portant de nouveau les yeux vers la terre.
– Oh! si vous pouviez tout savoir!
– Je sais tout! s’écria-t-elle dans un nouvel accès d’émotion. – Vous avez partagé à cette époque votre appartement avec cette vilaine femme, en compagnie de laquelle vous vous étiez enfui…
Elle n’était plus rouge, mais blême en prononçant ces paroles. Elle se leva soudain, comme mue par une impulsion inconsciente, mais se ressaisit aussitôt et se rassit. Longtemps encore sa lèvre continua à trembler. Il y eut une minute de silence. Le prince était stupéfait de cette sortie inopinée et ne savait à quoi l’attribuer.
– Je ne vous aime pas du tout! fit-elle soudain d’un ton tranchant.
Le prince ne répondit pas. Le silence régna de nouveau pendant une minute.
– J’aime Gabriel Ardalionovitch… dit-elle d’une voix précipitée et à peine intelligible, en baissant encore davantage la tête.