La maison Tellier (1881)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La maison Tellier (1881)». Краткое содержание книги:
Se situant dans la continuité des récits sur la prostitution, elle constitue la nouvelle réaliste la plus célèbre de Maupassant après « Boule de suif ».
La maison close d'une petite ville normande, tenue par Madame Tellier, est « fermée pour cause de première communion » au grand dam des habitués. Après un voyage en chemin de fer, les pensionnaires assistent à la cérémonie et sont émues par Constance, nièce de Madame Tellier, et l’atmosphère de recueillement de l’église, si bien qu'elles passeront pour de saintes femmes. Après l'événement sacré, Joseph Rivet, le frère de Mme Tellier, donne une fête en l'honneur de ces visiteuses qui lui ont valu d'être le point de mire du village. Mais à la fin des festivités, éméché, il cherche à obtenir plus…
Les femelles, désarticulées des cuisses, bondissaient dans un enveloppement de jupes révélant leurs dessous. Leurs pieds s’élevaient au-dessus de leurs têtes avec une facilité surprenante, et elles balançaient leurs ventres, frétillaient de la croupe, secouaient leurs seins, répandant autour d’elles une senteur énergique de femmes en sueur.
Les mâles s’accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscènes, se contorsionnaient, grimaçants et hideux, faisaient la roue sur les mains, ou bien, s’efforçant d’être drôles, esquissaient des manières avec une grâce ridicule.
Une grosse bonne et deux garçons servaient les consommations.
Ce café-bateau, couvert seulement d’un toit, n’ayant aucune cloison qui le séparât du dehors, la danse échevelée s’étalait en face de la nuit pacifique et du firmament poudré d’astres.
Tout à coup le Mont-Valérien, là-bas, en face, sembla s’éclairer comme si un incendie se fût allumé derrière. La lueur s’étendit, s’accentua, envahissant peu à peu le ciel, décrivant un grand cercle lumineux, d’une lumière pâle et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit, d’un rouge ardent comme un métal sur l’enclume. Cela se développait lentement en rond, semblait sortir de la terre ; et la lune, se détachant bientôt de l’horizon, monta doucement dans l’espace. À mesure qu’elle s’élevait, sa nuance pourpre s’atténuait, devenait jaune, d’un jaune clair, éclatant ; et l’astre paraissait diminuer à mesure qu’il s’éloignait.
Paul le regardait depuis longtemps, perdu dans cette contemplation, oubliant sa maîtresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.
Il la chercha mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d’un œil anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l’un et l’autre. Personne ne l’avait vue.
Il errait ainsi, martyrisé d’inquiétude, quand un des garçons lui dit : « C’est Madame Madeleine que vous cherchez ? Elle vient de partir tout à l’heure en compagnie de Madame Pauline. » Et, au même moment Paul apercevait, debout à l’autre extrémité du café, le mousse et les deux belles filles, toutes trois liées par la taille et qui le guettaient en chuchotant.
Il comprit et, comme un fou, s’élança dans l’île.
Il courut d’abord vers Chatou mais, devant la plaine, il retourna sur ses pas. Alors il se mit à fouiller l’épaisseur des taillis, à vagabonder éperdument, s’arrêtant parfois pour écouter.
Les crapauds, par tout l’horizon, lançaient leur note métallique et courte.
Vers Bougival un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une molle clarté, comme une poussière de ouate ; elle pénétrait les feuillages, faisait couler sa lumière sur l’écorce argentée des peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frémissants des grands arbres. La grisante poésie de cette soirée d’été entrait dans Paul malgré lui, traversait son angoisse affolée, remuait son cœur avec une ironie féroce, développant jusqu’à la rage en son âme douce et contemplative ses besoins d’idéale tendresse, d’épanchements passionnés dans le sein d’une femme adorée et fidèle.
Il fut contraint de s’arrêter, étranglé par des sanglots précipités, déchirants.
La crise passée, il repartit.
Soudain, il reçut comme un coup de couteau ; on s’embrassait, là, derrière ce buisson. Il y courut ; c’était un couple d’amoureux, dont les deux silhouettes s’éloignèrent vivement à son approche, enlacées, unies dans un baiser sans fin.
Il n’osait pas appeler, sachant bien qu’Elle ne répondrait point ; et il avait aussi une peur affreuse de les découvrir tout à coup.
Les ritournelles des quadrilles avec les solos déchirants du piston, les rires faux de la flûte, les rages aiguës du violon lui tiraillaient le cœur, exaspérant sa souffrance. La musique enragée, boitillante, courait sous les arbres, tantôt affaiblie, tantôt grossie dans un souffle passager de brise.
Tout à coup il se dit qu’Elle était revenue peut-être ?
Oui ! elle était revenue ! pourquoi pas ? Il avait perdu la tête sans raison, stupidement emporté par ses terreurs, par les soupçons désordonnés qui l’envahissaient depuis quelque temps.
Et, saisi par une de ces accalmies singulières qui traversent parfois les plus grands désespoirs, il retourna vers le bal.
D’un coup d’œil il parcourut la salle. Elle n’était pas là. Il fit le tour des tables et, brusquement, se trouva de nouveau face à face avec les trois femmes. Il avait apparemment une figure désespérée et drôle car toutes trois ensemble éclatèrent de gaieté.
Il se sauva, repartit dans l’île, se rua à travers les taillis, haletant. Puis il écouta de nouveau. Il écouta longtemps car ses oreilles bourdonnaient ; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin un petit rire perçant qu’il connaissait bien ; et il avança tout doucement, rampant, écartant les branches, la poitrine tellement secouée par son cœur qu’il ne pouvait respirer.
Deux voix murmuraient des paroles qu’il n’entendait pas encore. Puis elles se turent.
Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas savoir, de se sauver pour toujours, loin de cette passion furieuse qui le ravageait. Il allait retourner à Chatou, prendre le train, et ne reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image brusquement l’envahit et il l’aperçut dans sa pensée quand elle s’éveillait au matin, dans leur lit tiède, se pressait câline contre lui, jetant ses bras à son cou, avec ses cheveux répandus, un peu mêlés sur le front, avec ses yeux fermés encore et ses lèvres ouvertes pour le premier baiser ; et le souvenir subit de cette caresse matinale l’emplit d’un regret frénétique et d’un désir forcené.
On parlait de nouveau ; et il s’approcha, courbé en deux. Puis un léger cri courut sous les branches tout près de lui ! Un cri ! Un de ces cris d’amour qu’il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur tendresse. Il avançait encore, toujours, comme malgré lui, attiré invinciblement, sans avoir conscience de rien … et il les vit.
Oh ! si c’eût été un homme, l’autre ! mais cela ! cela ! Il se sentait enchaîné par leur infamie même. Et il restait là, anéanti, bouleversé comme s’il eût découvert tout à coup un cadavre cher et mutilé, un crime contre nature, monstrueux, une immonde profanation.
Alors, dans un éclair de pensée involontaire, il songea au petit poisson dont il avait vu arracher les entrailles…
Mais Madeleine murmura : « Pauline ! » du même ton passionné qu’elle disait : « Paul ! » et il fut traversé d’une telle douleur qu’il s’enfuit de toutes ses forces.
Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit, et se trouva soudain devant le fleuve, devant le bras rapide éclairé par la lune. Le courant torrentueux faisait de grands tourbillons où se jouait la lumière. La berge haute dominait l’eau comme une falaise, laissant à son pied une large bande obscure où les remous s’entendaient dans l’ombre.
Sur l’autre rive, les maisons de campagne de Croissy s’étageaient en pleine clarté.