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Mademoiselle De Maupin

Электронная книга - «Mademoiselle De Maupin». Краткое содержание книги:

La «Pr?face», oeuvre ? part enti?re, fait date dans l'histoire litt?raire. Sur un ton enlev?, perfide et caustique, l'auteur attaque les bien-pensants, repr?sentants de la tartufferie et de la censure, et ceux qui voudraient voir un c?t? «utile» dans une oeuvre litt?raire, alors que l'art, par d?finition non assujetti ? la morale ou ? l'utilit?, ?chappe ? la notion de progr?s pour ne s'allier qu'? celle du plaisir.
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THEODORE. – Ceux-là souffrent et sentent leurs plaies, mais du moins ils vivent. Ils tiennent à quelque chose; ils ont un astre autour duquel ils gravitent, un pôle auquel ils tendent ardemment. Ils ont quelque chose à souhaiter; ils se peuvent dire: Si je parviens là, si j’ai cela, je serai heureux. Ils ont d’effroyables agonies, mais en mourant ils peuvent au moins se dire: – Je meurs pour lui. – Mourir ainsi, c’est renaître. – Les vrais, les seuls irréparablement malheureux sont ceux dont la folle étreinte embrasse l’univers entier, ceux qui veulent tout et ne veulent rien, et que l’ange ou la fée qui descendrait et leur dirait subitement: – Souhaitez une chose, et vous l’aurez, – trouverait embarrassés et muets.

ROSETTE. – Si la fée venait, je sais bien ce que je lui demanderais.

THEODORE. – Vous le savez, Rosette, et voilà en quoi vous êtes plus heureuse que moi, car je ne le sais pas. Il s’agite en moi beaucoup de désirs vagues qui se confondent ensemble, et en enfantent d’autres qui les dévorent ensuite. Mes désirs sont une nuée d’oiseaux qui tourbillonnent et voltigent sans but; le vôtre est un aigle qui a les yeux sur le soleil, et que le manque d’air empêche de se soulever sur ses ailes déployées. – Ah! si je pouvais savoir ce que je veux; si l’idée qui me poursuit se dégageait nette et précise du brouillard qui l’entoure; si l’étoile favorable ou fatale apparaissait au fond de mon ciel; si la lueur que je dois suivre venait à rayonner dans la nuit, feu follet perfide ou phare hospitalier; si ma colonne de feu marchait devant moi, fût-ce à travers un désert sans manne et sans fontaines; si je savais où je vais, dussé-je n’aboutir qu’à un précipice! – j’aimerais mieux ces courses insensées de chasseurs maudits, par les fondrières et les halliers, que ce piétinement absurde et monotone. Vivre ainsi, c’est faire un métier pareil à celui de ces chevaux qui, les yeux bandés, tournent la roue de quelque puits, et font des milliers de lieues sans rien voir et sans changer de place. – Il y a assez longtemps que je tourne, et le seau devrait bien être remonté.

ROSETTE. – Vous avez avec d’Albert beaucoup de points de ressemblance, et, quand vous parlez, il me semble quelquefois que ce soit lui qui parle. – Je ne doute pas que, lorsque vous le connaîtrez plus, vous ne vous attachiez beaucoup à lui; vous ne pouvez manquer de vous convenir. – Il est travaillé, comme vous, de ces élans sans but; il aime immensément sans savoir quoi, il voudrait monter au ciel, car la terre lui paraît un escabeau bon à peine pour un de ses pieds, et il a plus d’orgueil que Lucifer avant sa chute.

THEODORE. – J’avais d’abord eu peur que ce ne fût un de ces poètes comme il y en a tant, et qui ont chassé la poésie de la terre, un de ces enfileurs de perles fausses qui ne voient au monde que la dernière syllabe des mots, et qui, lorsqu’ils ont fait rimer ombre avec sombre, flamme avec âme, et Dieu avec lieu, se croisent consciencieusement les bras et les jambes, et permettent aux sphères d’accomplir leur révolution.

ROSETTE. – Il n’est point de ceux-là. Ses vers sont au-dessous de lui, et ne le contiennent pas. On prendrait, d’après ce qu’il a fait, une idée très fausse de sa personne; son véritable poème, c’est lui, et je ne sais pas s’il en fera jamais d’autre. – Il a au fond de son âme un sérail de belles idées qu’il entoure d’un triple mur, et dont il est plus jaloux que jamais sultan ne le fut de ses odalisques. – Il ne met dans ses vers que celles dont il ne se soucie pas ou dont il est rebuté; c’est la porte par où il les chasse, et le monde n’a que ce dont il ne veut plus.

THEODORE. – Je conçois cette jalousie et cette pudeur. – De même bien des gens ne conviennent de l’amour qu’ils ont eu que lorsqu’ils ne l’ont plus, et de leurs maîtresses que lorsqu’elles sont mortes.

ROSETTE. – L’on a tant de peine à posséder quelque chose en propre dans ce monde! tout flambeau attire tant de papillons, tout trésor attire tant de voleurs! – J’aime ces silencieux qui emportent leur idée dans leur tombe et ne la veulent point livrer aux sales baisers et aux impudiques attouchements de la foule. Ces amoureux me plaisent qui n’écrivent le nom de leur maîtresse sur aucune écorce, qui ne le confient à aucun écho, et qui, en dormant, sont poursuivis de cette crainte qu’un rêve ne le leur fasse prononcer. Je suis de ce nombre; je n’ai pas dit ma pensée, et nul ne saura mon amour… Mais voici qu’il est bientôt onze heures, mon cher Théodore, et je vous empêche de prendre un repos dont vous devez avoir besoin. Quand il faut que je vous quitte, j’éprouve toujours un serrement de cœur, et il me semble que c’est la dernière fois que je vous verrai. Je retarde le plus que je peux; mais il faut bien s’en aller à la fin. Allons, adieu, car j’ai peur que d’Albert ne me cherche; adieu, ami.

Théodore lui mit le bras autour de la taille, et la conduisit ainsi jusqu’à la porte: là il s’arrêta, et la suivit longtemps de l’œil; le corridor était percé de loin en loin de petites fenêtres à carreaux étroits, éclairées par la lune, et qui faisaient une alternative d’ombre et de lumière très fantastique. À chaque fenêtre, la forme blanche et pure de Rosette étincelait comme un fantôme d’argent; puis elle s’éteignait pour reparaître plus brillante un peu plus loin; enfin elle disparut entièrement.

Théodore, comme abîmé dans de profondes réflexions, resta quelques minutes immobile et les bras croisés, puis il passa sa main sur son front, et rejeta ses cheveux en arrière par un mouvement de tête, rentra dans la chambre, et fut se coucher après avoir embrassé au front le page, qui dormait toujours.

Chapitre 7

Dès qu’il fit jour chez Rosette, d’Albert se fit annoncer avec un empressement qui ne lui était pas habituel.

– Vous voilà, fit Rosette, je dirais de bien bonne heure, si vous pouviez jamais arriver de bonne heure. – Aussi, pour vous récompenser de votre galanterie, je vous octroie ma main à baiser.

Et elle tira de dessous le drap de toile de Flandre garni de dentelles la plus jolie petite main que l’on ait jamais vue au bout d’un bras rond et potelé.

D’Albert la baisa avec componction: – Et l’autre, la petite sœur, est-ce que nous ne la baiserons pas aussi?

Mon Dieu si! rien n’est plus faisable. Je suis aujourd’hui dans mon humeur des dimanches; tenez. – Et elle sortit du lit son autre main dont elle lui frappa légèrement la bouche. – Est-ce que je ne suis pas la femme la plus accommodante du monde?

– Vous êtes la grâce même, et l’on vous devrait élever des temples de marbre blanc dans des bosquets de myrtes. – En vérité, j’ai bien peur qu’il ne vous arrive ce qui est arrivé à Psyché, et que Vénus ne devienne jalouse de vous, dit d’Albert en joignant les deux mains de la belle et en les portant ensemble à ses lèvres.

– Comme vous débitez tout cela d’une haleine! on dirait que c’est une phrase apprise par cœur, dit Rosette avec une délicieuse petite moue.

– Point: vous valez bien que la phrase soit tournée exprès pour vous, et vous êtes faite à cueillir des virginités de madrigaux, répliqua d’Albert.

– Oh çà! décidément, qui vous a piqué aujourd’hui? est-ce que vous êtes malade que vous êtes si galant? Je crains que vous ne mouriez. Savez-vous que, lorsque quelqu’un change tout à coup de caractère, et sans raison apparente, cela est de mauvais augure? Or, il est constaté, aux yeux de toutes les femmes qui ont pris la peine de vous aimer, que vous êtes habituellement on ne peut plus maussade, et il est non moins sûr que vous êtes on ne peut plus charmant en ce moment-ci et d’une amabilité tout à fait inexplicable. – Là, vraiment, je vous trouve pâle, mon pauvre d’Albert: donnez-moi le bras, que je vous tâte le pouls; et elle lui releva la manche, et compta les pulsations avec une gravité comique. – Non… Vous êtes au mieux, et vous n’avez pas le plus léger symptôme de fièvre. Alors il faut que je sois furieusement jolie ce matin! Allez donc me chercher mon miroir, que je voie jusqu’à quel point votre galanterie a tort ou raison.

D’Albert fut prendre un petit miroir qui était sur la toilette, et le posa sur le lit.

– Au fait, dit Rosette, vous n’avez pas tout à fait tort. Pourquoi ne faites-vous pas un sonnet sur mes yeux, monsieur le poète? – Vous n’avez aucune raison pour n’en pas faire. – Voyez donc, que je suis malheureuse! avoir des yeux comme cela et un poète comme ceci, et manquer de sonnets, comme si l’on était borgne et que l’on eût un porteur d’eau pour amant! Vous ne m’aimez pas, monsieur; vous ne m’avez pas même fait un sonnet acrostiche. – Et ma bouche, comment la trouvez-vous! Je vous ai pourtant embrassé avec cette bouche-là, et je vous embrasserai peut-être encore, mon beau ténébreux; et en vérité c’est une faveur dont vous n’êtes guère digne (ce que je dis n’est pas pour aujourd’hui, car vous êtes digne de tout); mais, pour ne pas parler toujours de moi, vous êtes, ce matin, d’une beauté et d’une fraîcheur nonpareilles, vous avez l’air d’un frère de l’Aurore; et, quoiqu’il fasse à peine jour, vous êtes déjà paré et godronné comme pour un bal. D’aventure, est-ce que vous avez des desseins à mon endroit? et auriez-vous monté un coup de Jarnac à ma vertu? voudriez-vous faire ma conquête? Mais j’oubliais que c’était déjà fait et de l’histoire ancienne.

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