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L'ordre règne à Santiago

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L'ordre règne à Santiago
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— Vamos, señor !

Il contempla la selle double puis se décida et l’enfourcha. Aussitôt, la vieille démarra et tourna à droite dans une rue en sens interdit, la remontant en frôlant des voitures et en se faisant copieusement injurier. Elle conduisait avec l’habileté d’un homme. Malko s’accrocha à sa taille épaisse. Personne ne pouvait les suivre. Un peu plus loin, ils revinrent dans un quartier central. Elle stoppa devant un vieil immeuble des années trente, sale et noirâtre, ôta ses lunettes, lissa sa jupe. Parfaitement calme.

— Par ici, señor.

Il la suivit dans un ascenseur poussif. Ils entrèrent au neuvième étage dans un appartement bourgeois. Plusieurs filles étaient assises sur des divans et des chaises, fumant et bavardant. Pas besoin de demander où il se trouvait. Une énorme Brésilienne vint lui proposer ses services en mauvais espagnol. La vieille réapparut avec une petite bonne femme boulotte aux yeux vifs. Ils s’enfermèrent dans une pièce vide et la femme demanda à Malko :

— Il vous ont relâché ?

— Oui, dit Malko. Je veux voir Carlos. Il y a du nouveau. J’ai retrouvé Tania.

Les deux femmes restèrent silencieuses. Malko insista :

— Il est toujours au même endroit ?

La vieille à la moto acquiesça :

— Oui.

— Prévenez-le, dit Malko.

Il redescendit avec la vieille. Sans même lui proposer de le ramener, elle monta sur son engin et s’éloigna. Malko dut prendre un taxi. Le tout n’avait pas pris un quart d’heure. Le M. I. R. était encore bien organisé… Il décida d’aller rendre visite à Oliveira.

Il ne sentait presque plus le pétrole et avait besoin d’un peu de détente. Il trouva une place en face du Coppelia et remonta à pied jusqu’à Palta. Il dut monter au premier étage pour trouver Oliveira. Elle le vit dans une glace et se retourna. Il retint une exclamation de surprise. Son œil gauche, encore plus bleu que d’habitude, était souligné d’une large marque bleuâtre qui s’étendait jusqu’au milieu de la joue. La pommette et la mâchoire étaient enflées.

Oliveira lui jeta un regard à geler un mort.

— Qu’est-ce que tu veux ? Je n’aime pas qu’on vienne me déranger ici…

Malko ne s’attendait vraiment pas à cet accueil.

— Mais enfin, que t’ai-je fait ? demanda-t-il à voix basse.

Il crut que la Chilienne allait lui arracher les yeux.

— Ce que tu m’as fait ? gronda-t-elle. Tu as été dire à Pedro que je couchais avec toi ! Il est venu hier soir et il a failli me tuer.

Ce fut au tour de Malko d’être ivre de rage.

— Écoute, dit-il, je te donne ma parole d’honneur que je n’ai rien dit à ton lieutenant. C’est lui qui a failli m’assassiner. S’il a appris, pour nous, je n’y suis pour rien, bien que je devine comment. Voyons-nous ce soir et je t’expliquerai…

Les yeux bleus d’Oliveira se radoucirent.

— Viens me chercher tout à l’heure. Je suis contente que tu ne lui aies pas dit. J’étais triste.

* * *

Santiago avait disparu dans le lointain depuis longtemps. Malko attendit qu’un gros bus le dépasse avant de s’engager dans le sentier menant à la mine abandonnée. Fatigué. La réconciliation avec Oliveira avait été presque aussi éprouvante qu’un bain de pétrole. Pourvu que la vieille ait transmis le message. Sinon, il allait se faire canarder à vue… Il ralentit et entra très doucement dans la mine, donna un coup de phare et attendit.

Pas longtemps. Un homme porteur d’une torche et d’un Kalachnikov s’approcha de la voiture.

Carlos Geranios était derrière lui. Il serra les deux mains de Malko entre les siennes. Son visage était encore plus émacié et sa barbe mangeait ses joues creuses. De lourds cernes soulignaient ses yeux trop brillants.

— Je sais ce qui s’est passé, dit-il. Tu as failli mourir à cause de moi. Mais maintenant, tu sais où est la vérité !

Malko fut sensible au chaleureux tutoiement hispanique.

— Il y a beaucoup de nouveau, dit-il.

Carlos Geranios l’entraîna vers l’intérieur de la mine. Ils s’assirent sur de vieilles caisses et Malko commença à lui raconter tout ce qu’il avait appris.

* * *

Malko prenait une énorme responsabilité. Mais le Chilien la partageait. Finalement, après avoir tout pesé, ils avaient conclu que John Villavera disait la vérité. Donc que Carlos Geranios pouvait se remettre entre ses mains. Malko se leva.

— À demain.

— À demain, dit Carlos.

Il regarda Malko s’éloigner, pensant au corps jeté dans le jardin de l’ambassade d’Italie, trois semaines plus tôt. Et aussi à Tania, dans sa cellule. Qui allait sûrement mourir. La Datsun gronda et s’éloigna le long de la colline. Les dès étaient jetés. De toute façon, il ne pouvait pas rester indéfiniment dans ce trou.

Chapitre XV

— Je suis heureux que nos malentendus soient dissipés, hurla John Villavera par-dessus la table.

Le vacarme était tel aux tables voisines du restaurant El Parron qu’on était obligé de crier pour communiquer. Tous les jours, au déjeuner, c’était pareil. Des tablées de Chiliens aisés, commerçants ou amis du régime, qui s’empiffraient de « nidos » arrosés de torrents de « vino tinto » chilien à 15°… Au moins, personne ne pouvait écouter les conversations. Malko l’avait choisi parce qu’il était juste en face de la boutique de Oliveira, sur Providencia. Il venait d’annoncer au chef de station de la C. I. A. que Carlos Geranios acceptait d’utiliser l’aide de l’agence américaine pour quitter le Chili. Malko attendit qu’une table particulièrement bruyante se taise et planta ses yeux dorés dans ceux de l’Américain.

— John, dit-il, vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’arnaque ? Vous répondez de Geranios sur votre vie…

L’Américain eut une mimique choquée.

— Tout ce que je vous demande, fit-il, c’est que O’Higgins n’apprenne jamais que je lui ai menti jusqu’au bout. Il me ferait une vie infernale… Je vais mettre tous les détails au point aujourd’hui. Il faudra prendre la route d’Ibacache, sur la droite, à partir de la route de Valparaiso et vous arrêter entre les kilomètres 7 et 8. Il y a une portion droite où un avion léger peut atterrir.

— Je croyais que nous utilisions un terrain ?

— Je me suis renseigné, il est beaucoup trop fréquenté. Peut-être même surveillé par la D. I. N. A. L’appareil filera directement sur Mendoza en Argentine. Avec Geranios. Quant à vous, si vous le voulez bien, vous me retrouverez chez moi pour que nous allions passer le week-end à Viña Del Mar.

Les yeux de l’Américain brillaient de joie anticipée. Il appela le garçon.

— Je vais immédiatement envoyer un télex à Langley pour leur annoncer la bonne nouvelle.

— J’aimerais avoir le double de ce câble, demanda Malko.

— Mais c’est un câble codé, « ultra-sensitive », protesta John Villavera, je ne sais pas si vous êtes autorisé à en avoir connaissance. Je dois d’abord demander à Langley.

— Cela rassurera Geranios.

Il pensa à une autre évacuation en cours à des milliers de kilomètres de là, aux énormes C5-A évacuant de Saigon tous les « traîtres » promis au poteau par le G. R. P. et les Nord-Vietnamiens. La C. I. A. faisait le ménage. Entre les Cubains, les Sud-Vietnamiens et les Sud-Américains, cela commençait à faire du monde… Si ça continuait, on évacuerait Israël aussi.

— Comment allez-vous trouver l’avion ? demanda Malko.

— Je le loue à l’aéroclub Eulegio Sanchez, dit l’Américain, je l’ai déjà fait à plusieurs reprises. Un petit Piper Comanche. Il décollera avec un faux plan de vol. Un garçon sûr. Un type de chez nous, détaché dans une mission d’assistance technique à l’Anaconda. Il a fait du beau travail, paraît-il, avant les événements. Ce soir nous mettrons au point l’heure… D’ici là, relaxez-vous.

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