N'espérez pas vous débarrasser des livres
- Автор: Эко Умберто, Carriere Jean-Claude
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253156178
- Жанр: Критика
Электронная книга - «N'espérez pas vous débarrasser des livres». Краткое содержание книги:
Tout ce qui a été écrit d’idiot sur les Noirs, les Juifs, les Chinois, les femmes, les grands artistes, nous paraît infiniment plus révélateur que les analyses intelligentes. Lorsque le très réactionnaire Monseigneur de Quélen, sous la Restauration, déclare en chaire de Notre-Dame, devant un auditoire d’aristocrates qui sont pour la plupart des émigrés revenus en France : « Non seulement Jésus-Christ était fils de Dieu, mais encore il était d’excellente famille du côté de sa mère », il nous dit beaucoup de choses, non seulement sur lui-même, ce qui n’aurait qu’un intérêt relatif, mais sur la société et la mentalité de son temps.
Je me souviens aussi de cette perle qu’on trouve chez Houston Stewart Chamberlain, antisémite notoire : « Quiconque prétend que Jésus-Christ était juif est ou ignorant ou malhonnête. »
U.E. : J’aimerais cependant que nous parvenions à une définition. C’est sans doute, pour notre sujet, d’une particulière importance ! J’ai fait une distinction, dans un de mes livres, entre l’imbécile, le crétin et le stupide. Le crétin ne nous intéresse pas. C’est celui qui amène sa cuillère vers son front au lieu de viser sa bouche, c’est celui qui ne comprend pas ce que vous lui dites. Son cas est réglé. L’imbécillité, elle, est une qualité sociale, et vous pouvez même l’appeler autrement puisque pour certains, « stupide » et « imbécile » sont la même chose. L’imbécile est celui qui va dire ce qu’il ne devrait pas dire à un moment déterminé. Il est l’auteur de gaffes involontaires. Le stupide est différent, son défaut n’est pas social mais logique. A première vue, on a l’impression qu’il raisonne de façon correcte. Il est difficile de reconnaître du premier coup ce qui ne colle pas. C’est pourquoi il est dangereux.
Je dois donner un exemple. Le stupide va dire : « Tous les habitants du Pirée sont athéniens. Tous les Athéniens sont grecs. Donc tous les Grecs sont habitants du Pirée. » Vous avez le soupçon que quelque chose ne marche pas parce que vous savez qu’il y a des Grecs qui sont des Spartiates, par exemple. Mais vous n’êtes pas capable de démontrer où et comment il s’est trompé. Il vous faudrait connaître toutes les règles de la logique formelle.
J.-C.C. : Pour moi le stupide ne se contente pas de se tromper. Il affirme haut et fort son erreur, il la proclame, il veut que tous l’entendent. C’est même surprenant de voir combien la stupidité est claironnante. « Maintenant nous savons de source sûre que… » et suit une connerie énorme.
U.E. : Vous avez tout à fait raison. Si vous clamez avec insistance une vérité commune, banale, elle devient aussitôt une stupidité.
J.-C.C. : Flaubert dit que la bêtise c’est de vouloir conclure. L’imbécile veut parvenir de lui-même à des solutions péremptoires et définitives. Il veut clore à jamais une question. Mais cette bêtise, qui est souvent reçue comme une vérité par une certaine société, est pour nous, avec le recul de l’histoire, extrêmement instructive. L’histoire de la beauté et de l’intelligence à laquelle nous limitons notre enseignement, ou plutôt à laquelle d’autres ont limité notre enseignement, n’est qu’une très infime partie de l’activité humaine, nous l’avons dit. Peut-être même faudrait-il envisager — d’ailleurs, vous vous y appliquez — une histoire générale de l’erreur et de l’ignorance, en plus de la laideur.
U.E. : Nous avons parlé d’Aetius et de la manière dont il a rendu compte des travaux des présocratiques. Nul doute : ce type était stupide. Quant à la bêtise, après ce que vous en avez dit, il me paraît qu’elle n’est pas identique à la stupidité. Ce serait plutôt une manière de gérer la stupidité.
J.-C.C. : De façon emphatique, souvent déclamatoire.
U.E. : On peut être stupide sans être complètement bête. Stupide par accident.
J.-C.C. : Oui, mais alors on n’en fait pas métier.
U.E. : On peut vivre de la bêtise, c’est vrai. Dans l’exemple que vous citiez, dire que Jésus, du côté de sa mère, était d’une « excellente famille », n’est pas selon moi une absolue stupidité. Tout simplement parce que, du point de vue de l’exégèse, c’est vrai. Je crois que nous sommes ici résolument du côté de l’imbécillité. Je peux dire que quelqu’un est d’une bonne famille. Je ne peux pas le dire de Jésus-Christ parce que c’est moins important, tout de même, que d’être fils de Dieu. Donc Quélen dit une vérité historique mais mal à propos. L’imbécile parle toujours à mauvais escient.
J.-C.C. : Je pense à cette autre citation : « Je ne suis pas d’une bonne famille. Mes enfants si. » A moins qu’il ne s’agisse d’un humoriste, voilà au moins un imbécile satisfait. Et revenons à Monseigneur de Quélen. Il s’agit tout de même d’un archevêque de Paris, d’un esprit certes très conservateur mais exerçant une grande autorité morale, à ce moment-là, en France.
U.E. : Alors corrigeons notre définition. La bêtise c’est une façon de gérer avec orgueil et constance la stupidité.
J.-C.C. : Oui, pas mal. Nous pourrions aussi enrichir nos entretiens de citations empruntées à tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont cherché à démolir ceux que nous considérons aujourd’hui comme nos grands auteurs, ou artistes. Les insultes sont toujours beaucoup plus éclatantes que les louanges. Il faut admettre et comprendre ça. Un vrai poète se fraie son chemin à travers un orage d’insultes. La Cinquième de Beethoven était « un fracas d’obscénités », « la fin de la musique ». On ne se doute pas non plus des noms illustres qui figuraient dans cette guirlande d’insultes accrochées au cou de Shakespeare, Balzac, Hugo, etc. Et Flaubert lui-même disant de Balzac : « Quel homme aurait été Balzac s’il eût su écrire. »
Et puis il y a la bêtise patriotique, militariste, nationaliste, raciste. Vous pouvez vous pencher sur le Dictionnaire de la bêtise à l’article consacré aux Juifs. Les citations parlent moins de la haine que de la simple bêtise. De la bêtise méchante. Exemple : les Juifs ont naturellement le goût de l’argent. La preuve : lorsqu’une mère juive a un accouchement difficile, il suffit d’agiter près de son ventre des pièces d’argent pour que le petit enfant juif apparaisse les mains tendues. Cela fut écrit en 1888 par un certain Fernand Grégoire. Ecrit et publié. Et Fourier disant que les Juifs sont « la peste et le choléra du corps social ». Et Proudhon lui-même notant dans ses carnets : « Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer. » Ce sont des « vérités » offertes par des gens qui se disent souvent de science. Des « vérités » qui font froid dans le dos.
U.E. : Diagnostic : stupidité ou crétinisme ? Un cas d’épiphanie de l’imbécillité (dans le sens où je l’entends) est offert par Joyce lorsqu’il rapporte une conversation avec Mister Skeffington : « J’ai su que votre frère est mort », dit Skeffington. « Et il avait seulement dix ans », lui dit-on. Skeffington répond : « C’est quand même douloureux. »
J.-C.C. : La bêtise est souvent proche de l’erreur. C’est cette passion pour la bêtise qui m’a toujours rapproché de votre recherche du faux. Voilà deux chemins rigoureusement ignorés par l’enseignement. Chaque époque a sa vérité d’un côté et ses imbécillités notoires de l’autre, énormes, mais ce n’est que cette vérité que l’enseignement se charge d’enseigner, de transmettre. En quelque sorte, la bêtise est filtrée. Oui, il y a un « politiquement correct » et un « intelligemment correct ». Autrement dit, une bonne façon de penser. Que nous le voulions ou non.