Boscénos est un gros cochon;
On en va faire des andouilles,
Des saucisses et du jambon
Pour le réveillon des pauv’ bougres
Il lui parut contraire à toute discipline que des soldats chantassent ce
refrain, à la fois domestique et révolutionnaire, qui jaillissait, aux
jours d’émeute, du gosier des ouvriers goguenards. À cette occasion, il
déplora la déchéance morale de l’armée et songea avec un âpre sourire
que son vieux camarade Greatauk, chef de cette armée déchue, la livrait
bassement aux rancunes d’un gouvernement antipatriote. Et il se promit
d’y mettre bon ordre, avant peu.
— Ce coquin de Greatauk, se disait-il, ne restera pas longtemps
ministre.
Le prince des Boscénos était le plus irréconciliable adversaire de la
démocratie moderne, de la libre pensée et du régime que les Pingouins
s’étaient librement donné. Il nourrissait contre les juifs une haine
vigoureuse et loyale et travaillait en public, en secret, nuit et jour,
à la restauration du sang des Draconides. Son royalisme ardent
s’exaltait encore par la considération de ses affaires privées, dont le
mauvais état empirait d’heure en heure; car il ne pensait voir la fin de
ses embarras pécuniaires qu’à l’entrée de l’héritier de Draco le Grand
dans sa ville d’Alca.
De retour en son hôtel, le prince tira de son coffre-fort une liasse de
vieilles lettres, correspondance privée, très secrète, qu’il tenait d’un
commis infidèle, et de laquelle il résultait que son vieux camarade
Greatauk, duc du Skull, avait tripoté dans les fournitures et reçu d’un
industriel, nommé Maloury, un pot-de-vin, qui n’était pas énorme et dont
la modicité même ôtait toute excuse au ministre qui l’avait accepté.
Le prince relut ces lettres avec une âpre volupté, les remit
soigneusement dans le coffre-fort et courut au ministère de la guerre.
Il était d’un caractère résolu. Sur cet avis que le ministre ne recevait
pas, il renversa les huissiers, culbuta les ordonnances, foula aux pieds
les employés civils et militaires, enfonça les portes et pénétra dans le
cabinet de Greatauk étonné.
— Parlons peu, mais parlons bien, lui dit-il. Tu es une vieille crapule.
Mais ce ne serait encore rien. Je t’ai demandé de fendre l’oreille au
général Monchin, l’âme damnée des chosards, tu n’as pas voulu. Je t’ai
demandé de donner un commandement au général des Clapiers qui travaille
pour les Draconides et qui m’a obligé personnellement; tu n’as pas
voulu. Je t’ai demandé de déplacer le général Tandem, qui commande à
Port-Alca, qui m’a volé cinquante louis au bac et m’a fait mettre les
menottes quand j’ai été traduit devant la Haute-Cour comme complice de
l’émiral Chatillon; tu n’as pas voulu. Je t’ai demandé la fourniture de
l’avoine et du son; tu n’as pas voulu. Je t’ai demandé une mission
secrète en Marsouinie; tu n’as pas voulu. Et non content de m’opposer un
invariable refus, tu m’as signalé à tes collègues du gouvernement comme
un individu dangereux qu’il faut surveiller, et je te dois d’être filé
par la police, vieux traître! Je ne te demande plus rien et je n’ai
qu’un seul mot à te dire: Fous le camp; on t’a trop vu. D’ailleurs, pour
te remplacer, nous imposerons à ta sale chose publique quelqu’un des
nôtres. Tu sais que je suis homme de parole. Si dans vingt-quatre heures
tu n’as pas donné ta démission, je publie dans les journaux le dossier
Maloury.
Mais Greatauk, plein de calme et de sérénité:
— Tiens-toi donc tranquille, idiot. Je suis en train d’envoyer un juif
au bagne. Je livre Pyrot à la justice comme coupable d’avoir volé
quatre-vingt mille bottes de foin.
Le prince des Boscénos, dont la fureur tomba comme un voile, sourit.
— C’est vrai?…
— Tu le verras bien.
— Mes compliments, Greatauk. Mais comme avec toi il faut toujours
prendre ses précautions, je publie immédiatement la bonne nouvelle. On
lira ce soir dans tous les journaux d’Alca l’arrestation de Pyrot….
Et il murmura en s’éloignant:
— Ce Pyrot! je me doutais qu’il finirait mal.
Un instant après, le général Panther se présenta devant Greatauk.
— Monsieur le ministre, je viens d’examiner l’affaire des quatre-vingt
mille bottes de foin. On n’a pas de preuves contre Pyrot.
— Qu’on en trouve, répondit Greatauk, la justice l’exige. Faites
immédiatement arrêter Pyrot.