L’Affaire Lerouge
- Автор: Габорио Эмиль
- Язык: французский
- Жанр: Классические детективы
Электронная книга - «L’Affaire Lerouge». Краткое содержание книги:
L'aspect judiciaire étant un meurtre, une enquête est menée par le juge d'instruction et par Tirauclair, avec en arrière-plan les policiers. Grâce aux perspectives différentes de tous ses enquêteurs, le jeu de déduction prend parfois des tournures intéressantes. On donne beaucoup d'attention aux preuves matérielles comme point de départ pour des déductions psychologiques. Les raisonnements juridiques sont bien développés. L'intrigue est construite sur des données faussées dans le passé. Chaque personnage, pas seulement le meurtrier, a ses propres mobiles: l'honneur de famille noble et l'honneur de la conscience; l'amour et la jalousie, l'ambition et la convoitise. On aboutit à la solution de l'Affaire Lerouge par bien des détours, impliquant des fautes professionnelles, qui font que le juge donne sa démission. Et pour fin, le père Tirauclair, après avoir cru à l'infaillibilité de la justice, ne voit plus partout qu'erreurs judiciaires. L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et soutient que le témoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer des pétitions pour l'abolition de la peine de mort et organise une société destinée à venir en aide aux accusés pauvres et innocents.
L'Affaire Lerouge serait inspiré des mémoires de Vidocq et du chef de la Sureté, Canler. Le livre, publié en feuilleton, est d'abord le récit d'un drame de famille et d'amour: il ne faut pas interpréter comme des longueurs les chapitres pas nécessaires pour le récit de détection. J'étais surpris par l'originalité et la modernité de ce polar, un must pour tout fan de polars qui s'intéresse aussi un peu à l'histoire de la littérature. Qu'est-ce que cet auteur aurait donné s'il n'avait pas succombé à 41 ans à sa maladie attrapée en Afrique.
Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux salut de quarante-cinq au degré.
– Ma foi! monsieur, répondit-il, je n’ai pas eu le loisir de m’apercevoir de ma solitude.
M. Daburon avait traversé la pièce et était allé s’asseoir en face de son agent, devant un guéridon encombré des papiers et des documents se rattachant au crime. Il paraissait très fatigué.
– J’ai beaucoup réfléchi, commença-t-il, à toute cette affaire…
– Et moi donc! interrompit le père Tabaret. Je m’inquiétais, monsieur, lorsque vous êtes entré, de l’attitude probable du vicomte de Commarin au moment de son arrestation. Rien de plus important, selon moi. S’emportera-t-il? essayera-t-il d’intimider les agents? les menacera-t-il de les jeter dehors? C’est assez la tactique des criminels huppés. Je crois pourtant qu’il restera calme et froid. C’est dans la logique du caractère que se relève la perpétration du crime. Il fera montre, vous le verrez, d’une assurance superbe. Il jugera qu’il est sans doute victime de quelque malentendu. Il insistera pour voir immédiatement le juge d’instruction, afin de tout éclaircir au plus vite.
Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions comme d’une réalité, il avait un tel ton d’assurance que M. Daburon ne put s’empêcher de sourire.
– Nous n’en sommes pas encore là, dit-il.
– Mais nous y serons dans quelques heures, reprit vivement le père Tabaret. Je suppose que, dès qu’il fera jour, monsieur le juge d’instruction donnera des ordres pour que monsieur de Commarin fils soit arrêté?
Le juge tressaillit comme le malade qui voit son chirurgien déposer, en entrant, sa trousse sur un meuble.
Le moment d’agir arrivait. Il mesurait la distance incommensurable qui sépare l’idée du fait, la décision de l’acte.
– Vous êtes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez pas d’obstacles.
– Puisqu’il est coupable! Je le demanderai à monsieur le juge, qui aurait commis ce crime sinon lui? Qui avait intérêt à supprimer la veuve Lerouge, son témoignage, ses papiers, ses lettres? Lui, uniquement lui. Mon Noël, qui est bête comme un honnête homme, l’a prévenu: il a agi. Que sa culpabilité ne soit pas établie, il reste plus Commarin que jamais, et mon avocat est Gerdy jusqu’au cimetière.
– Oui, mais…
Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupéfait.
– Monsieur le juge voit donc des difficultés? demanda-t-il.
– Eh! sans doute! répondit M. Daburon: cette affaire est de celles qui commandent la plus grande circonspection. Dans des cas pareils à celui-ci, on ne doit frapper qu’à coup sûr, et nous n’avons que des présomptions… les plus concluantes, je le sais, mais enfin des présomptions. Si nous nous trompions? La justice, malheureusement, ne peut jamais réparer complètement ses erreurs. Sa main posée injustement sur un homme laisse une empreinte qui ne s’efface plus. Elle reconnaît qu’elle s’est trompée, elle l’avoue hautement, elle le proclame… en vain. L’opinion absurde, idiote, ne pardonne pas à un homme d’avoir pu être soupçonné.
C’est en poussant de gros soupirs que le père Tabaret écoutait ces réflexions. Ce n’est pas lui qui eût été retenu par de si mesquines considérations.
– Nos soupçons sont fondés, continua le juge, j’en suis persuadé. Mais s’ils étaient faux? Notre précipitation serait pour ce jeune homme un affreux malheur. Et encore, quel éclat, quel scandale! Y avez-vous songé? Vous ne savez pas tout ce qu’une démarche risquée peut coûter à l’autorité, à la dignité de la justice, au respect qui constitue sa force… L’erreur appelle la discussion, provoque l’examen, enfin éveille la méfiance à une époque où tous les esprits ne sont que trop disposés à se défier des pouvoirs constitués.
Il s’appuya sur le guéridon et parut réfléchir profondément.
Pas de chance, pensait le père Tabaret, j’ai affaire à un trembleur. Il faudrait agir, il parle; signer des mandats, il pousse des théories. Il est étourdi de ma découverte et il a peur. Je supposais en accourant ici qu’il serait ravi, point. Il donnerait bien un louis de sa poche pour ne m’avoir pas fait appeler; il ne saurait rien et dormirait du sommeil épais de l’ignorance. Ah! voilà! On voudrait bien avoir dans son filet des tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les gros sont dangereux, on les lâcherait volontiers…
– Peut-être, dit à haute voix M. Daburon, peut-être suffirait-il d’un mandat de perquisition et d’un autre de comparution?…
– Alors tout est perdu! s’écria le père Tabaret.
– En quoi, s’il vous plaît?
– Hélas! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis qu’un pauvre vieux. Nous sommes en face de la préméditation la plus habile et la plus raffinée. Un hasard miraculeux nous a mis sur la trace de l’ennemi. Si nous lui laissons le temps de respirer, il nous échappe.
Le juge, pour toute réponse, inclina la tête, peut-être en signe d’assentiment.
– Il est évident, continua le père Tabaret, que notre adversaire est un homme de première force, d’un sang-froid surprenant, d’une habileté consommée. Ce gaillard-là doit avoir tout prévu, tout absolument, jusqu’à la possibilité improbable d’un soupçon s’élevant jusqu’à lui. Oh! ses précautions sont prises. Si monsieur le juge se contente d’un mandat de comparution, le gredin est sauvé. Il comparaîtra tranquille comme Baptiste, absolument comme s’il s’agissait d’un duel. Il nous arrivera nanti du plus magnifique alibi qui se puisse voir, d’un alibi irrécusable. Il va prouver qu’il a passé la soirée et la nuit du mardi et de mercredi avec les personnages les plus considérables. Il aura dîné avec le comte Machin, joué avec le marquis Chose, soupé avec le duc Untel; la baronne de Ci et la vicomtesse de Là ne l’auront pas perdu de vue une minute… Enfin, le coup sera si bien monté, tous les trucs joueront si bien, qu’il faudra lui ouvrir la porte, et encore lui présenter des excuses sur l’escalier. Il n’est qu’un moyen de le convaincre, c’est de le surprendre par une rapidité contre laquelle il est impossible qu’il soit en garde. On doit tomber chez lui comme la foudre, l’arrêter au réveil, l’entraîner encore tout abasourdi, et l’interroger là, sur-le-champ, hic et nunc, tout chaud encore de son lit. C’est la seule chance qu’il soit de surprendre quelque chose. Ah! que ne suis-je, pour un jour, juge d’instruction!
Le père Tabaret s’arrêta court, saisi de la crainte de manquer de respect au magistrat. Mais M. Daburon n’avait nullement l’air choqué.
– Poursuivez, dit-il d’un ton encourageant, poursuivez!
– Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d’instruction. Je fais arrêter mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon cabinet. Je ne m’amuse point à lui poser des questions plus ou moins captieuses. Non; je vais droit au but. Je l’accable tout d’abord du poids de ma certitude. Quel pavé! Je lui prouve que je sais tout, si évidemment, si clairement, si péremptoirement qu’il se rend, ne pouvant agir autrement. Non, je ne l’interroge pas. Je ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je parle le premier. Et voici mon discours: «Mon bonhomme, vous m’apportez un alibi! C’est fort bien. Mais nous connaissons ce moyen, l’ayant pratiqué. Il est usé. On est fixé sur les pendules qui retardent ou avancent. Donc, cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c’est admis.