À rebours
- Автор: Гюисманс Жорис-Карл
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «À rebours». Краткое содержание книги:
Cet ouvrage est un véritable florilège, compilant de nombreux morceaux de bravoure, empli d'errances, de langueurs et de soliloques. Des Esseintes cherche à se fabriquer de toutes pièces une retraite à son image, lui permettant de fixer son attention sur de belles choses, et de fuir ce mal-être qui le hante. Seulement, par l'empiètement des arts sur les autres, cette construction réintroduit la dispersion et le doute au sein même de cet univers où le héros cherche à se retrouver. Le personnage jongle adroitement avec les arts et le plaisir qu'ils lui procurent, fait copier des poèmes de Baudelaire à la manière d'un manuscrit religieux, compose ou récrée des symphonies par ses mélanges d'alcool, cherche avec angoisse à accorder au mieux les différentes couleurs de l'appartement. Roman synesthésique (où les perceptions sensorielles ne cessent de se mêler et de s'entremêler), roman de l'errance et de la névrose, A rebours semble déjà relever du stream of consciousness.
A rebours, à travers son écriture, très poétique, très imagée, au vocabulaire recherché et surprenant, constitue un éloge de l'artifice et de la création. Le personnage qui s'est réfugié dans l'art propose une vision de la création esthétique qui correspond en grande partie à l'écriture même du livre. L'image du maquillage et du déguisement y sont par ailleurs prépondérantes, avec plusieurs occurrences de la figure du pierrot, figure pathétique et grotesque, que l'on retrouve souvent dans les œuvres décadentes. Certaines descriptions sont ici tout à fait étonnantes, dans leur recours aux images et dans leur façon d'utiliser la langue, m'évoquant bien plus un tableau impressionniste, voire un tableau fauve qu'un véritable paysage.
Rétrécie par l'ombre tombée des collines, la plaine paraissait, à son milieu, poudrée de farine d'amidon et enduite de blanc cold-cream; dans l'air tiède, éventant les herbes décolorées et distillant de bas arfums d'épices, les arbres frottés de craie par la lune, ébouriffaient de pâles feuillages et dédoublaient leurs troncs dont les ombres barraient de raies noires le sol en plâtre sur lequel des caillasses scintillaient ainsi que des éclats d'assiette. En raison de son maquillage et de son air factice, ce paysage ne déplaisait pas à Des Esseintes.
Misanthrope fini, personnage hanté par un questionnement incessant, le héros que nous suivons est pathétique et ridicule à la fois. Dans un élan soudain, il fait tous les préparatifs nécessaires à un long voyage à l'étranger mais considère avoir vu ce qu'il voulait de l'Angleterre en buvant dans un bistrot peuplé d'anglais rue d'Amsterdam. C'est d'ailleurs l'occasion d'une description assez burlesque où je n'ai pu m'empêcher d'imaginer des anglais à tête de peintures d'Arcimboldo, les mots plus ou moins rattachés au légume étant assez nombreux dans le passage. On est souvent porté à sourire devant les excès de ce bonhomme étrange qui fait dorer et sertir de pierres la carapace de sa tortue pour l'assortir à son tapis et se ronge les ongles d'angoisse pour trouver les coloris appropriés pour les pierreries. Il ne nous en fait pas moins frissonner lorsqu'il se lance dans des réflexions désabusées sur le monde alentours: Quelle singulière époque, se disait des Esseintes, que celle qui, tout en invoquant les intérêts de l'humanité, cherche à perfectionner les anesthésiques pour supprimer la souffrance physique et prépare, en même temps, de tels stimulants pour aggraver la douleur morale! La fin du roman m'a paru arriver assez vite, finalement, j'ai été même surprise par cette conclusion en appel, ce cri d'angoisse en suspens, cet ultime appel à Dieu, nouvel absolu, face à un avenir plus qu'incertain.
Cette écriture poétique, imagée, faisant sans cesse appel aux différents sens, cette écriture descriptive et très visuelle m'a beaucoup plu; ce livre m'a tour à tour amusée et transportée. Ce fut pour moi une réelle découverte de lecture, si bien que je ne parviens pas à cesser d'en parler. Cependant, une fois l'appareil critique terminé, ce billet publié, j'espère avoir assez digéré cet ouvrage pour en commencer un autre, tout à fait différent, qui attends sur ma bibliothèque. Il faut croire que j'entre dans une phase de boulimie de lecture…
Tortillé et précieux, doctoral et complexe, Hello, par les pénétrantes arguties de son analyse, rappelait à des Esseintes les études fouillées et pointues de quelques-uns des psychologues incrédules du précédent et du présent siècle. Il y avait en lui une sorte de Duranty catholique, mais plus dogmatique et plus aigu, un manieur expérimenté de loupe, un ingénieur savant de l'âme, un habile horloger de la cervelle, se plaisant à examiner le mécanisme d'une passion et à l'expliquer par le menu des rouages.
Dans cet esprit bizarrement conformé, il existait des relations de pensées, des rapprochements et des oppositions imprévus; puis, tout un curieux procédé qui faisait de l'étymologie des mots, un tremplin aux idées dont l'association devenait parfois ténue, mais demeurait presque constamment ingénieuse et vive.
Il avait ainsi, et malgré le mauvais équilibre de ses constructions, démonté avec une singulière perspicacité, «l'Avare», «l'homme médiocre», analysé «le Goût du monde», «la passion du malheur», révélé les intéressantes comparaisons qui peuvent s'établir entre les opérations de la photographie et celles du souvenir.
Mais cette adresse à manier cet outil perfectionné de l'analyse qu'il avait dérobé aux ennemis de l'Église, ne représentait que l'un des côtés du tempérament de cet homme.
Un autre être existait encore, en lui: cet esprit se dédoublait, et, après l'endroit apparaissait l'envers de l'écrivain, un fanatique religieux et un prophète biblique.
De même que Hugo dont il rappelait çà et là les luxations et d'idées et de phrases, Ernest Hello s'était plu à jouer les petits saint Jean à Pathmos; il pontifiait et vaticinait du haut d'un rocher fabriqué dans les bondieuseries de la rue Saint-Sulpice, haranguant le lecteur avec une langue apocalyptique que salait, par places, l'amertume d'un Isaïe.
Il affectait alors des prétentions démesurées à la profondeur; quelques complaisants criaient au génie, feignaient de le considérer comme le grand homme, comme le puits de science du siècle, un puits peut-être, mais au fond duquel l'on ne voyait bien souvent goutte.
Dans son volume, Paroles de Dieu, où il paraphrasait les Écritures et s'efforçait de compliquer leur sens à peu près clair; dans son autre livre, l'Homme, dans sa brochure, le Jour du Seigneur, rédigée dans un style biblique, entrecoupé et obscur, il apparaissait ainsi qu'un apôtre vindicatif, orgueilleux, rongé de bile, et il se révélait également tel qu'un diacre atteint de l'épilepsie mystique, tel qu'un de Maistre qui aurait du talent, tel qu'un sectaire hargneux et féroce.
Seulement, pensait des Esseintes, ce dévergondage maladif bouchait souvent les échappées inventives du casuiste; avec plus d'intolérance encore qu'Ozanam, il niait résolument tout ce qui n'appartenait pas à son clan, proclamait les axiomes les plus stupéfiants, soutenait, avec une déconcertante autorité que «la géologie s'était retournée vers Moïse», que l'histoire naturelle, que la chimie, que toute la science contemporaine vérifiaient l'exactitude scientifique de la Bible; à chaque page, il était question de l'unique vérité, du savoir surhumain de l'Église, le tout, semé d'aphorismes plus que périlleux et d'imprécations furibondes, vomies à plein pot sur l'art du dernier siècle.
À cet étrange alliage s'ajoutaient l'amour des douceurs béates, des traductions du livre des Visions d'Angèle de Foligno, un livre d'une sottise fluide sans égale, et des oeuvres choisies de Jean Rusbrock l'Admirable, un mystique du XIIIe siècle, dont la prose offrait un incompréhensible mais attirant amalgame d'exaltations ténébreuses, d'effusions caressantes, de transports âpres.
Toute la pose de l'outrecuidant pontife qu'était Hello, avait jailli d'une abracadabrante préface écrite à propos de ce livre. Ainsi qu'il le faisait remarquer, «les choses extraordinaires ne peuvent que se balbutier «, et il balbutiait en effet, déclarant que «la ténèbre sacrée où Rusbrock étend ses ailes d'aigle, est son océan, sa proie, sa gloire, et que les quatre horizons seraient pour lui un vêtement trop étroit».
Quoi qu'il en fût, des Esseintes se sentait attiré par cet esprit mal équilibré, mais subtil; la fusion n'avait pu s'accomplir entre l'adroit psychologue et le pieux cuistre, et ces cahots, ces incohérences mêmes constituaient la personnalité de cet homme.
Avec lui, s'était recruté le petit groupe des écrivains qui travaillaient sur le front de bandière du camp clérical. Ils n'appartenaient pas au gros de l'armée, étaient, à proprement parler, les batteurs d'estrade d'une Religion qui se défiait des gens de talent, tels que Veuillot, tels que Hello, parce qu'ils ne lui semblaient encore ni assez asservis ni assez plats; au fond, il lui fallait des soldats qui ne raisonnassent point, des troupes de ces combattants aveugles, de ces médiocres dont Hello parlait avec la rage d'un homme qui a subi leur joug; aussi le catholicisme s'était-il empressé d'écarter de ses feuilles l'un de ses partisans, un pamphlétaire enragé, qui écrivait une langue tout à la fois exaspérée et précieuse, coquebine et farouche, Léon Bloy, et avait-il jeté à la porte de ses librairies comme un pestiféré et comme un malpropre, un autre écrivain qui s'était pourtant égosillé à célébrer ses louanges, Barbey d'Aurevilly.
Il est vrai que celui-là était par trop compromettant et par trop peu docile; les autres courbaient, en somme, la tête sous les semonces, et rentraient dans le rang; lui, était l'enfant terrible et non reconnu du parti; il courait littérairement la fille, qu'il amenait toute dépoitraillée dans le sanctuaire. Il fallait même cet immense mépris dont le catholicisme couvre le talent, pour qu'une excommunication en bonne et due forme n'eût point mis hors la loi cet étrange serviteur qui, sous prétexte d'honorer ses maîtres, cassait les vitres de la chapelle, jonglait avec les saints ciboires, exécutait des danses de caractère autour du tabernacle.
Deux ouvrages de Barbey d'Aurevilly attisaient spécialement des Esseintes, Le Prêtre marié et Les Diaboliques. D'autres, tels que L'Ensorcelée, Le Chevalier des Touches, Une vieille maîtresse, étaient certainement plus pondérés et plus complets, mais ils laissaient plus froid des Esseintes qui ne s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et irritées par la fièvre.
Avec ces volumes presque sains, Barbey d'Aurevilly avait constamment louvoyé entre ces deux fossés de la religion catholique qui arrivent à se joindre: le mysticisme et le sadisme.
Dans ces deux livres que feuilletait des Esseintes Barbey avait perdu toute prudence, avait lâché bride à sa monture, était parti, ventre à terre, sur les routes qu'il avait parcourues jusqu'à leurs points les plus extrêmes.
Toute la mystérieuse horreur du moyen âge planait au-dessus de cet invraisemblable livre Le Prêtre marié; la magie se mêlait à la religion, le grimoire à la prière, et, plus impitoyable, plus sauvage que le Diable, le Dieu du péché originel torturait sans relâche l'innocente Calixte, sa réprouvée, la désignant par une croix rouge au front, comme jadis il fit marquer par l'un de ses anges les maisons des infidèles qu'il voulait tuer.
Conçues par un moine à jeun, pris de délire, ces scènes se déroulaient dans le style capricant d'un agité; malheureusement parmi ces créatures détraquées ainsi que des Coppélia galvanisées d'Hoffmann, d'aucunes, telles que le Néel de Néhou, semblaient avoir été imaginées dans ces moments d'affaissement qui succèdent aux crises, et elles détonnaient dans cet ensemble de folie, ombre où elles apportaient l'involontaire comique que dégage la vue d'un petit seigneur de zinc, qui joue du cor, en bottes molles, sur le socle d'une pendule.