Angélique et le complot des ombres
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #19
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le complot des ombres». Краткое содержание книги:
Les excès de cette traversée semblaient l'avoir poussé à se départir de la réserve à son ordre. C'était un bel homme à l'air franc et vif. Une partie des passagers étaient à son exemple, assez excités et volubiles avec des yeux dilatés par la fièvre dans leurs visages émaciés, les autres apathiques, cireux, amaigris ou gonflés, tous dans un triste état.
On trouva le négrillon dans la cabine du capitaine occupé à nettoyer des bottes aussi hautes que lui. Dugast était de ces navigateurs, moitié marchands, moitié corsaires qui, lorsqu'on les hélait sur l'océan, arboraient le pavillon de leur maison de commerce, criaient « Malouin » et passaient sous la protection de leur insolence.
Pour lors, il paraissait en aussi piteux état que sa misérable cargaison de matelots et de voyageurs. Assez gras pourtant, mais bouffi, l'œil atone. Le regard qu'il leva sur Peyrac était presque celui d'un agonisant. Sa faiblesse était telle qu'ayant voulu se lever de sa couchette où il était à demi vautré il retomba lourdement. Ils comprirent la raison de son état en découvrant à ses côtés une fiasque de verre noir à long col qui laissait échapper une odeur d'alcool à foudroyer les mouches.
– Du rhum ! fit Barssempuy après avoir flairé le goulot. Mais quel rhum ! le plus affreux tafia qu'il m'ait été donné de rencontrer dans ma carrière de flibustier et pourtant... J'ai goûté de tous les rhums sous le soleil !
Angélique ne s'y trompa pas.
– Ce doit être le rhum d'Aristide. Apparemment, le capitaine avait voulu tâter du butin découvert sur la barque razziée et il en était sévèrement puni. Entre l'ours qui avait failli le dévorer, ce rhum virulent, son. fabricant qui lui avait joué aux dés ses dernières couronnes, la femme qui avait achevé la déliquescence de son équipage, l'affaire pour lui se révélait perdante. Et voici qu'un pirate, à Tadoussac, le tenait à merci et venait lui demander des comptes pour avoir voulu nover cette vermine.
On le laissa cuver son rhum et ses rancœurs et on lui enleva Timothey qui était tout transi. Le pauvre petit négrillon faisait pitié. Angélique l'enveloppa dans son manteau. Après avoir de nouveau assuré Kempton qu'on allait lui envoyer de la nourriture et qu'on prendrait soin de son petit serviteur noir, les rescapés furent conduits à terre.
Le feu d'artifice donna, à leur retour, les apparences d'un accueil triomphal.
– N'empêche que c'était juste ! commentait Aristide. Je l'avais déjà, la pierre au cou.
Une pierre au cou ! Une pierre au cou ! les berges du fleuve devaient avoir quelques secrets à raconter malgré sa brève histoire. Le bruit des rames frappant doucement l'eau noire, ramenait ses occupants vers la vie et la lumière.
Sans Julienne, nous étions perdus. C'est un trésor cette fille-là ! Elle nous a sauvés.
– Comment cela ?
– Ben oui ! Elle est si belle fille, que ces teigneux ont voulu se la payer avant de la f... à la flotte. Lui ont délié ses liens et le bâillon. Alors, vous avez vu le beau charivari ! Elle se laisse pas faire comme ça, Julienne. Et ça vous a donné le temps d'arriver ! Nous, nous avons Dieu avec nous, je l'ai toujours dit.
– Je savais que vous alliez venir, Madame, disait Julienne en baisant les mains d'Angélique. Je priais tout le temps la Sainte Vierge pour que vous arriviez.
Les pauvres gens ne savaient pas encore combien leur sauvetage n'avait tenu qu'à un fil.
Arrivés sur la berge on les fit approcher du feu. On leur apporta du ragoût de chevreuil, de la saga-mité, des fromages et du bon cidre. On vint les regarder avec beaucoup de curiosité. Les gens étaient un peu éméchés par les libations et l'alcool de sureau du curé. L'histoire qui passait de bouche en bouche s'amplifiait de détails divers où la Sainte Vierge avait sa part car Julienne répétait entre chaque bouchée : « Heureusement que j'ai prié la Sainte Vierge », ce qui attendrissait l'assemblée.
Comme on parlait beaucoup de l'ours, l'intendant Carlon s'informa :
– Est-ce que c'est l'ours qui a tué le père de Vernon ?
– Je vous ai déjà dit qu'il n'a pas été tué par un ours, lui lança Villedavray.
– Alors par qui ?
– Peu importe ! Je vous raconterai cela une autre fois. Mais sachez qu'avec l'ours, il s'est seulement battu.
– Battu ! Avec un ours ?
– Oui ! J'étais là. J'ai assisté à la scène. C'était grandiose. C'est lui qui a gagné.
– Qui cela ?
– Le Jésuite.
– Quoi ?
– Mais on a fait croire à l'ours que c'était lui pour qu'il ne se vexe pas. C'est un ours très sensible. Ah ! Ce cher Willoagby !
– Vous me racontez des fariboles !
– Non. Je suis témoin. C'est à Gouldsboro que cela s'est passé. Un coin merveilleux.
– En attendant le père de Vernon est mort et...
– Une autre fois, trancha Villedavray, catégorique. Venez boire ! Il faut faire passer cette mangeaille de coureurs de bois... C'est un peu gras... La chair était plus fine à Gouldsboro. Et ici, le vin manque. Quand je pense qu'il y a à bord de cette patache de Saint-Jean-Baptiste des vins de Bourgogne qui risquent d'être gâtés par l'eau de mer avant d'arriver à Québec. Et pour que ces crapules de Dugast et de Boniface en fassent de l'or sous le manteau... Je trouve M. de Peyrac bien scrupuleux de ne pas s'en emparer, vous ne trouvez pas ?
Chapitre 9
Cette histoire d'ours, le lendemain, faisait le tour du village. Bien sûr, logiquement, cela pouvait tomber sous le sens de raisonner à propos d'une phrase entendue et d'en déduire que des amis que vous croyiez aux antipodes se trouvent en danger, à deux pas de vous, mais entre nous, cela n'arrive quand même pas à tout le monde.
On se racontait l'affaire. On se répétait comment Mme de Peyrac était subitement tombée en souci de ces personnes à l'heure même où des misérables s'apprêtaient à les occire sur le Saint-Jean-Baptiste et comment elle avait mis tout en œuvre, pour voler à leur secours.
Et l'on rappelait alors, en baissant la voix, ce phénomène de « l'appel » qui avait fait que la nuit de Noël, l'an dernier dans son fort du Haut-Kennebec, elle s'était levée de table en disant qu'elle entendait frapper à la porte, alors qu'il n'y avait personne et, grâce à elle, avaient été sauvés ces grands noms de Nouvelle-France : le baron d'Arreboust, le comte de Loménie-Chambord, Cavelier de la Salle et le père Massérat qui étaient en train de mourir dans la neige, non loin de Wapassou.
Il y avait donc du vrai dans les pouvoirs qu'on lui prêtait...
Mais, nonobstant ces réflexions échangées, le renom d'Angélique sortit magnifié de l'aventure.
Un respect un peu émerveillé s'ajoutait à la sympathie qu'elle avait inspirée et le fait que mère Bourgeoys se trouvât mêlée à l'événement achevait de lui conférer cet aspect miraculeux dont le Canada n'était point chiche et qui prouvait aux gens de Tadoussac, d'autre part pas tellement gâtés, qu'ils étaient parfois distingués du haut du ciel par le Seigneur Jésus.
C'est donc dans un climat des plus euphoriques que se déroula la journée du lendemain. Il avait été décidé qu'on resterait au moins quatre ou cinq jours à Tadoussac, sinon la semaine. Les glaces et l'hiver ne risquaient pas de se déclencher brusquement. De grands vols d'oies sauvages passaient encore dans le ciel, ce qui prouvait que les frimas seraient tardifs.
Angélique envisageait avec plaisir cette halte. Après avoir franchi victorieusement l'épreuve de la première prise de contact avec les Canadiens, elle ressentait le besoin de reprendre souffle et d'assurer ses positions. Et puis les gens étaient amusants, intéressants. Elle aimait cette ambiance, moins lourde à soutenir que ne serait Québec, avec le côté mondain et officiel qu'il lui faudrait assumer. Enfin, elle se réjouissait de pouvoir établir des liens d'amitié plus solides avec Mlle Bourgeoys.