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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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— Mais il ressemble beaucoup à celui de la sentinelle. Car tuer net une personne avec seulement deux coups de couteau... Par ailleurs, on ne peut pas savoir si le coupable aurait ou pas mutilé sa victime s’il avait disposé du temps nécessaire.

— Justement, à ce propos... Il y a un élément. L’assassin lui a coupé la langue.

Margont frémit. Il lui fallait toujours du temps pour s’habituer à l’horreur.

— La langue...

À son tour il se sentit déstabilisé. Heureusement, il avait suffisamment ébranlé le prince pour que celui-ci lui livre tous les détails.

— J’y ai longuement réfléchi. Une anecdote explique peut-être un geste aussi cruel. À la fin de la représentation, les spectateurs étaient conquis. Ce que voyant, la comtesse Nergiss proposa aux acteurs de rejouer certaines scènes en fonction des demandes du public. Tout le monde se prit au jeu. On leur réclamait même des tirades d’autres pièces avant de les acclamer à tout rompre. De temps en temps, quelqu’un posait une question. Comment tel comédien pouvait-il jouer un personnage aussi infect ? Éprouvait-on soi-même de la colère lorsque son personnage était furieux ? Il y eut alors un conflit d’opinions. Une partie des comédiens soutenait qu’il fallait utiliser sa sensibilité, ses émotions, pour « devenir » son personnage afin de l’interpréter correctement. D’où une grande limitation des rôles, car une personne donnée ne peut pas « devenir » n’importe qui. Les autres estimaient que l’acteur restait un acteur qui faisait semblant d’être un personnage. Il devait donc utiliser principalement son intelligence. D’où la possibilité pour un acteur doué de s’approprier n’importe quel rôle. Bref, le débat insoluble lancé par monsieur Diderot. Mademoiselle Lasquenet était favorable au second point de vue et clamait qu’elle pouvait absolument tout jouer. Une autre comédienne, qui n’avait que le tort d’être moins belle et moins talentueuse que sa partenaire de scène, jalouse d’être éclipsée, la défia d’interpréter une catin. Comme c’était puéril ! On ne voyait plus deux jeunes femmes, mais deux adolescentes prêtes à se tirer les cheveux. Mademoiselle Lasquenet exécuta une démonstration au reste fort convaincante. Elle alla jusqu’à se caresser les seins. À ce moment-là, le spectacle n’était pas tant sur scène que sur le visage de la comtesse Nergiss. Mademoiselle Lasquenet poursuivit avec sa langue. Elle la passait sur ses lèvres avec une indécence... une indécence... La comtesse s’est levée précipitamment pour applaudir. Le public l’a imitée tandis que mademoiselle Lasquenet, les joues en feu, s’inclinait poliment, encore étonnée de sa propre hardiesse. C’est cela qui a dû excéder l’assassin et le pousser à prendre de tels risques. Voilà pourquoi il lui a coupé la langue. Tant de cruauté déclenchée par une effronterie d’adolescente trop susceptible !

Le silence qui s’établit mit les deux hommes mal à l’aise.

— Votre Altesse, il faut que le général Triaire me fasse parvenir la liste exacte des invités.

— Exacte, exacte... Il notera les noms de ceux qu’il a aperçus.

— Peut-il essayer de savoir qui s’est absenté au moment du meurtre ?

— C’est impossible. Il s’est écoulé plus d’une heure entre le moment où mademoiselle Lasquenet est partie se changer et celui où la gouvernante a frappé à sa porte. On ne sait pas à quelle heure précise l’assassin l’a poignardée et il a agi en quelques instants. Son absence n’a probablement même pas été remarquée et, si elle l’a été, tant de gens s’absentaient sans cesse pour se rendre à un buffet, se mêler à une autre discussion ou que sais-je encore... D’ailleurs, qui s’en souciait dans une telle cohue ?

— Le général Triaire pourrait-il également dessiner l’état des lieux de la chambre : la position du corps, les...

Le prince éclata d’un rire nerveux.

— Vous divaguez ? D’ailleurs, personne n’est entré dans la chambre à part la comtesse et les enquêteurs.

— Sait-on comment l’assassin s’est débarrassé des éventuelles taches de sang qui auraient...

— Je ne sais pas si on a fait attention à ces détails. Il n’y a qu’une chose qui a frappé les enquêteurs. À un moment, on a bien cru que l’assassin avait volé la langue, car celle-ci restait introuvable ! En fait, elle était cachée dans l’une des poches du manteau de la victime.

Le front plissé du prince et ses bras croisés qu’il écrasait l’un contre l’autre trahissaient sa tension. S’il avait espéré que Margont anéantirait ses doutes, il y avait effectivement de quoi être contrarié.

— Je crois vous avoir tout dit sur ce triste événement, conclut-il.

Sa phrase sonnait comme une oraison funèbre.

— Je remercie infiniment Votre Altesse. Puis-je disposer ?

— Tenez-moi régulièrement informé par plis cachetés que vous adresserez au général Triaire. Ne cherchez à me rencontrer que si vous avez enfin du nouveau.

Eugène alla se plonger dans la masse des messagers tandis que Margont s’attardait dans le bosquet. Ses pensées se mêlaient, incohérentes. Cette affaire pouvait-elle oui ou non être liée à son enquête ? Il n’était pas du tout convaincu de la culpabilité de cet aliéné, mais était-il pour autant convaincu de son innocence ? Sur quoi se fonder pour supposer que celui qu’il traquait avait également tué cette actrice ? Quel sens donner – si tant est qu’il y en eût un – à cette langue coupée ? Margont, indécis, égaré dans les hypothèses, s’acharnait à découvrir un lien entre ces éléments disparates pour les organiser dans le bon ordre.

Le soir même, tandis qu’il racontait à Lefine son entretien avec le prince, il reçut la liste des invités. Presque deux cents noms d’officiers du 4e corps. Et Triaire précisait que cette énumération était forcément incomplète. Chose prévisible, les noms des quatre suspects y figuraient.

17

La marche reprit son cours fastidieux. La route de Moscou, joliment bordée de bouleaux, était si poussiéreuse que les poumons la maudissaient à chaque inspiration. Tantôt on avançait péniblement sous une chaleur écrasante et on se jetait sur le moindre point d’eau croupie, quitte à attraper la diarrhée. Tantôt on se retrouvait trempé jusqu’à l’os par la pluie ou mitraillé par la grêle. La nuit, on grelottait de froid et on dormait trop peu. Tout paraissait décidément excessif, démesuré dans ce pays qui ne semblait pas à l’échelle de l’homme. Et, en permanence, il y avait cette odeur de putréfaction répandue par les milliers de cadavres de chevaux, odeur d’autant plus détestable qu’elle annonçait les carnages à venir. Plus du tiers de l’armée était malade ou en maraude et les trois quarts des quatre-vingt mille chevaux partis en campagne avaient péri. Mais on continuait à progresser sous une chaleur étouffante dans un pays fait de plaines, de collines, de marécages, de forêts et de cendres.

Jérôme Bonaparte, frère de l’Empereur, roi de Westphalie et médiocre stratège amplement dépassé par le commandement du 8e corps, manoeuvra particulièrement mal. Il laissa passer une occasion d’attaquer l’armée de Bagration. Napoléon, furieux de cette faute qui permit à cette armée russe d’échapper à la destruction, le destitua. Jérôme, de dépit, quitta l’armée avec sa Garde royale pour rentrer chez lui. Les conséquences de cette erreur furent très lourdes : les deux armées russes s’étaient presque rejointes et Barclay de Tolly et Bagration purent se réunir à Smolensk, l’une des plus importantes et des plus belles cités de Russie. Les Russes se montraient décidés à la défendre coûte que coûte. « Enfin je les tiens ! » s’exclama Napoléon. Le 16 et le 17 août, la bataille fit rage. Les Français s’étaient déjà emparés d’une grande partie de la ville lorsque, dans la nuit du 17 au 18 août, Barclay de Tolly ordonna une nouvelle fois la retraite.

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