La Dame de Monsoreau Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Год: 17
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Dame de Monsoreau Tome II». Краткое содержание книги:
– Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc: c'est que les récréations auxquelles se livrent les rois en France ne sont pas toujours sans danger: comment est mort votre père, le roi Henri II par exemple, lui qui aussi avait échappé heureusement aux dangers de la guerre, dans une de ces récréations dont vous parlez? Le fer de la lance de Montgommery était une arme courtoise, c'est vrai, mais pour une cuirasse, et non pas pour un œil; aussi le roi Henri II est mort, et c'est là un accident, que je pense. Vous me direz que, quinze ans après cet accident, la reine mère a fait prendre M. de Montgommery, qui se croyait en plein bénéfice de prescription, et l'a fait décapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort. Quant à votre frère, le feu roi François, voyez comme sa faiblesse d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur, un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en était un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois entendu dire au camp, par la ville et à la cour même, que cette maladie mortelle avait été versée dans l'oreille du roi François II par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu qu'il portait un autre nom très connu.
– Duc! murmura François en rougissant.
– Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur depuis quelque temps; qui dit roi dit aventuré. Voyez Antoine de Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans l'épaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi, n'eût été nullement mortel, et à la suite duquel il est cependant mort. L'œil, l'oreille et l'épaule ont causé bien du deuil en France, et cela me rappelle même que votre M. de Bussy a fait de jolis vers à cette occasion.
– Quels vers? demanda Henri.
– Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas?
– Non.
– Mais tu serais donc décidément un vrai roi, que l'on te cache ces choses-là! Je vais te les dire, moi; écoute:
Par l'oreille, l'épaule et l'œil,
La France eut trois rois au cercueil.
Par l'oreille, l'œil et l'épaule,
Il mourut trois rois dans la Gaule…
Mais chut! chut! J'ai dans l'idée que ton frère va dire quelque chose de plus intéressant encore.
– Mais le dernier vers?
– Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait un dizain.
– Que veux-tu dire?
– Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille; mais écoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui.
En effet, en ce moment le dialogue recommença.
– Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de vos parents et de vos alliés n'est pas tout entière dans les vers de Bussy.
– Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude.
– Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mère du Béarnais, qui est morte par le nez pour avoir respiré une paire de gants parfumés qu'elle achetait au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens qui, en ce moment-là, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous, monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris?
Le duc ne fit d'autre réponse qu'un mouvement de sourcil qui donna à son regard enfoncé une expression plus sombre encore.
– Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le duc; en voilà un cependant qui mérite d'être relaté. Lui, ce n'est ni par l'œil, ni par l'oreille, ni par l'épaule, ni par le nez, que l'accident l'a saisi, c'est par la bouche.
– Plaît-il? s'écria François.
Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son frère qui reculait d'épouvante.
– Oui, monseigneur, par la bouche, répéta Guise; c'est dangereux, les livres de chasse dont les pages sont collées les unes aux autres, et qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt à sa bouche à chaque instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme, fût-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue.
– Duc! duc! répéta deux fois le prince, je crois qu'à plaisir vous forgez des crimes.
– Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes? Monseigneur, je relate des accidents, voilà tout; des accidents, entendez-vous bien? Il n'a jamais été question d'autre chose que d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivée au roi Charles IX à la chasse?
– Tiens, dit Chicot, voilà du nouveau pour toi, qui es chasseur, Henri; écoute, écoute, ce doit être curieux.
– Je sais ce que c'est, dit Henri.
– Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'étais pas encore présenté à la cour; laisse-moi donc écouter, mon fils.
– Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua le prince lorrain; je veux parler de cette chasse où, dans la généreuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frère, vous fîtes feu avec une telle précipitation, qu'au lieu d'atteindre l'animal que vous visiez, vous atteignîtes celui que vous ne visiez pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre chose combien il faut se défier des accidents. À la cour, en effet, tout le monde connaît votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse ne manque son coup, et vous avez dû être bien étonné d'avoir manqué le vôtre, surtout lorsque la malveillance a propagé que cette chute du roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre n'avait si heureusement mis à mort le sanglier que Votre Altesse avait manqué, elle.
– Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si cruellement en brèche, quel intérêt avais-je donc à la mort du roi mon frère, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III?
– Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait déjà un trône vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frère aîné eût incontestablement choisi le trône de France. Mais c'était encore un pis-aller fort désirable que le trône de Pologne; il y a bien des gens qui, à ce qu'on m'assure, ont ambitionné le pauvre petit trônelet du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours d'un degré, et c'était alors à vous que profitaient les accidents. Le roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le roi Henri III?
Henri III regarda Chicot, qui à son tour regarda le roi, non plus avec cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire dans l'œil du fou, mais avec un intérêt presque tendre qui s'effaça presque aussitôt sur son visage bronzé par le soleil du Midi.
– Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou plutôt essayant de mettre fin à cet entretien dans lequel venait de percer tout le mécontentement du duc de Guise.
– Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous l'avons dit tout à l'heure. Or vous, vous êtes l'accident inévitable du roi Henri III, surtout si vous êtes chef de la Ligue, attendu qu'être chef de la Ligue, c'est presque être le roi du roi, sans compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident du règne prochain de Votre Altesse, c'est-à-dire le Béarnais.