Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1981
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00714-X
- Переводчик: Robert Louit
- Жанр: Научная фантастика
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Au moyen d’une sonde en fibre de verre, Shadrak confirme son diagnostic par cathétérisme de l’aorte. Des emboles se sont formés, peut-être à la suite de la récente intervention chirurgicale, et l’un d’eux, en migration dans le flux artériel, est allé se loger dans l’aorte abdominale où il cause une infection. À moins qu’il ne s’agisse d’autre chose, mais de toute manière une tumeur est en train de se former et une intervention supplémentaire s’impose. Chez n’importe quel autre patient, les risques d’une nouvelle opération aussi rapprochée d’une importante transplantation l’emporteraient sur ceux que l’on encourrait à laisser l’anévrisme se développer, mais Shadrak en est venu à livrer son vénérable patient au scalpel avec une surprenante légèreté. La carcasse obstinée de Gengis Mao a été ouverte si souvent que ce lui est devenu une seconde nature. Au demeurant, l’anévrisme n’est guère éloigné du foie et Warhaftig pourra utiliser la récente incision, qui commence à peine de se cicatriser.
Les nouvelles ne sont pas du goût du khan.
— Je n’ai pas de temps à perdre en opérations, laisse-t-il tomber avec irritation. Nous débusquons tous les jours de nouveaux conspirateurs, et le problème mobilise toute mon attention. La semaine prochaine, je compte présider en personne aux funérailles nationales de Mangu. Je…
— La situation est critique, monsieur le Président.
— Vous me sortez ça à chaque fois. Je crois bien que ça vous plaît. Vous n’avez pas assez confiance en vous, Shadrak. Même si vous ne me trouviez pas quelque chose qui cloche toutes les semaines ou presque, vous toucheriez votre paie. Je vous aime bien, Shadrak.
— Je n’invente pas ce qui cloche, monsieur le Président.
— Quand bien même. Ça ne pourrait pas attendre un mois ou deux ?
— Cela nous obligerait à inciser à nouveau un tissu cicatrisé.
— Et alors ? On n’en est plus à une entaille près.
— En dehors de cela, les risques…
— Oui. Les risques. Qu’est-ce que je risque à laisser la chose dormir un peu ?
— Savez-vous ce qu’est un anévrisme, monsieur le Président ?
— Plus ou moins.
— C’est une tumeur, une poche qui contient du sang ou un caillot et communique directement avec la paroi de l’artère où elle s’est formée, causant une détérioration des tissus qui l’entourent. Pensez à l’image d’un ballon qu’on gonfle de plus en plus. Quand on l’a trop gonflé, il explose.
— Ah…
— À la longue, une rupture peut se produire. L’anévrisme se répandra dans l’intestin, le péritoine, la plèvre ou les tissus péritonéaux postérieurs – à moins qu’il ne provoque une embolie de l’artère mésentérique supérieure, qui amènera un infarctus de l’intestin. Une rupture spontanée de l’aorte n’est pas à exclure, et il y a d’autres possibilités encore. Toutes sont fatales.
— Fatales ?
— Invariablement. Les douleurs sont atroces et la mort survient en quelques minutes.
— Ah. Ah, je vois.
— La chose peut intervenir à tout moment.
— Ah.
— À l’improviste.
— Je vois.
— Une fois que la rupture d’anévrisme s’est produite, nous sommes impuissants. Aucun moyen de vous sauver, monsieur le Président.
— Ah, bien. Je vois.
Voit-il vraiment ? Il ne fait aucun doute que des visions d’anévrismes en train d’éclater flottent devant les yeux du khan. Les minces joues de cuir se creusent sous l’effort d’une réflexion profonde : le front de bronze est labouré de sombres rides. Gengis Mao est inquiet. Il ne s’imaginait pas devoir affronter ce matin la possibilité de sa fin. À cette minute, il est visiblement en train de se représenter la disparition du khan Gengis II Mao IV, et cette idée ne lui plaît pas plus qu’à l’ordinaire. La révolution permanente qui a transformé ce monde de souffrance a besoin d’un guide permanent. Bien qu’il se soit souvent fait l’écho des paroles du premier Mao, selon lesquelles en participant à la révolution, on atteint à l’immortalité révolutionnaire, on transcende la mort de l’individu en vivant à jamais au sein du ferment révolutionnaire permanent, il n’est pas douteux que Gengis Mao, pour sa part, préfère l’autre sorte d’immortalité, celle qui n’a rien de métaphorique. Il se renfrogne et soupire, avant de consentir à cette nouvelle interruption chirurgicale de son œuvre révolutionnaire.
On convoque Warhaftig. On se réunit ; des programmes sont modifiés ; on explique au khan les détails de l’opération. Des clamps obtureront les vaisseaux de part et d’autre de la poche afin d’interrompre momentanément la circulation, pendant que Warhaftig ôtera l’anévrisme et mettra en place une prothèse de dacron ou de téflon.
— Non, fait le khan. Pas de prothèse. Qu’est-ce qui vous empêche de faire une greffe ? Le tissu artériel ne pose pas de gros problème de rejet. Ça revient à fixer un bout de tuyau.
— Mais le dacron et le téflon se sont révélés parfaitement…, commence Warhaftig.
— Non. J’ai déjà assez de plastique dans le corps. Et les banques d’organes regorgent de nouveaux matériaux. Donnez-moi une aorte véritable. Une lueur passe dans les yeux de Gengis Mao. Donnez-moi l’aorte d’un des conspirateurs que nous venons de condamner.
— Comme il vous plaira, dit le chirurgien.
Peu de temps après, Shadrak déjeune en compagnie de Katya Lindman. En sortant de table, ils vont faire un tour place Soukhe-Bator. Shadrak a vu Katya plus que de coutume, depuis la soirée à Karakorum, mais il n’a plus couché avec elle. Il la trouve plus douce, moins menaçante, et ne sait si elle a changé ou si c’est simplement lui qui la voit d’un œil différent ; le fait de s’être réveillé et de l’avoir surprise à sangloter n’est peut-être pas étranger à l’affaire. Incontestablement, elle se montre chaleureuse et amicale, au point que Shadrak la soupçonne, non sans crainte, d’être tombée amoureuse de lui – et pourtant, elle garde au plus profond d’elle-même une sorte de réserve, de retenue, une zone de silence où Shadrak voit le contraire de l’amour. Lorsque tout allait bien entre Shadrak et elle, Nikki Crowfoot ne se fermait jamais ainsi.
Le soleil de midi brille de tout son éclat, l’air est doux, c’est une chaude journée ; dans leurs bacs de terre cuite, les massifs d’arbustes qui décorent la place s’ornent de resplendissantes fleurs dorées. Katya marche tout près de lui, mais leurs corps ne se touchent pas. Elle est au courant de la dernière crise. Les nouvelles circulent vite, trop vite, à l’intérieur de la grande tour – surtout lorsqu’il s’agit de la santé du khan.
— Dis-moi ce qu’est un anévrisme, fait Katya.
Il lui fournit une explication détaillée et décrit l’opération à venir. Ils se tiennent près de l’endroit où Mangu a terminé sa chute. Lorsqu’il a fini de parler, Shadrak lève les yeux et essaie de se représenter deux ou trois assassins en train de tourbillonner dans le vide à la suite de Mangu, tandis que les conjurés qui rôdent dans l’ombre s’apprêtent à bondir pour récupérer les morceaux et filer avec. Folie, songe Shadrak. C’est pourtant la thèse, minutieusement conçue, qu’avance froidement celui qui règne sur le monde. Folie, folie.
— Nous approchons des trois cents arrestations, dit-il. Quatre-vingt-dix-sept condamnés ont été envoyés aux fermes d’organes. La semaine dernière, Roger Buckmaster était vivant et en bonne santé, maître de son destin autant que l’est chacun de nous. Demain, son aorte nous servira peut-être à raccommoder celle de Gengis Mao. Et les arrestations continuent.