Les Parisiens sont pires que vous ne le croyez
- Автор: Robitaille Louis-Bernard
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070463114
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Les Parisiens sont pires que vous ne le croyez». Краткое содержание книги:
L’homo parisianus a le privilège d’habiter l’une des plus célèbres et des plus somptueuses villes au monde, un minuscule îlot où se côtoient tous les pouvoirs. On le soupçonne vite d’être un nanti.
Mais qui sont-ils en fin de compte, ces Parisiens ? Et de quel passé lourd et compliqué viennent-ils ? Louis-Bernard Robitaille, correspondant à Paris d’un grand quotidien nord-américain, les a observés pendant trois décennies. Il a croisé des artistes, des écrivains, des hommes politiques, une multitude de concierges, garçons de café et autres chauffeurs de taxi.
Le portrait du Parisien qu’il propose est souvent amusant, toujours savoureux, à l'occasion même érudit. Et, bien sûr, jamais exempt de mauvais esprit.
Pris individuellement, ces piliers de la vie parisienne ne sont pas aussi bien informés de tous les secrets de la capitale qu’ils veulent bien le dire, mais tout de même : si vous réussissiez à mettre en réseau les quelque dix-sept mille actuels chauffeurs de taxi, les milliers et milliers de serveurs, et les quelques centaines de kiosquiers, vous pourriez obtenir une agence de renseignement de première catégorie, à laquelle presque rien n’échappe. Celui qui régnerait sur ces corporations pourrait prétendre au quadrillage intégral de la ville. Cela n’est pas sans rappeler cet épisode de Vingt ans après, d’Alexandre Dumas, où l’on voit intervenir la troupe des mendiants de Saint-Eustache, menée comme par hasard par le comte de Rochefort, l’ancienne âme damnée de Richelieu dont on avait déjà pu apprécier les dons de conspirateur dans Les Trois Mousquetaires. Les mendiants de Saint-Eustache, non seulement savaient tout ce qui se passait en ville, mais étaient capables également de vous fomenter sur mesure une révolte ou une émeute si on les payait convenablement.
De la même manière, bistrotiers et taxis, pour ne parler que d’eux, ont le loisir de stocker une masse impressionnante d’informations pour peu qu’ils soient dans le métier depuis plus de dix ans. Tel chauffeur vous raconte comment à une époque il a eu régulièrement dans sa voiture M. Maurice Druon en personne. Tel patron de bistrot proche d’Europe 1 vous assure avoir parlé avec Michel Drucker chaque matin quand il venait prendre son petit noir au comptoir. Inévitablement, tous ces gens déclarent détenir des informations de premier ordre sur les puissants qui nous gouvernent et tous ceux qui se pavanent à la télévision. S’ils ne connaissent pas personnellement les habitudes et la vie quotidienne de Poivre d’Arvor, Bernard Pivot ou Manuel Valls, ils connaissent un collègue qui, lui, dispose de tous les détails. Qui habite les contre-allées de l’avenue Foch ? Où descend Mick Jagger lorsqu’il vient à Paris ? Nos hommes ont leur idée sur ces questions et sur bien d’autres, et à eux tous, de fait, ils en savent souvent plus sur Paris que bien des ministres de l’Intérieur ou des sociologues patentés du CNRS. Ce sont les meilleurs connaisseurs de la vie de Paname, de ses mœurs et de ses lois, ils ont en réserve un stock inépuisable d’anecdotes et de ragots sur les hauts lieux de la vie de nuit, sur les beaux quartiers où habitent les grands de ce monde. Et quand ils ne savent pas ils inventent avec un bel aplomb qui impressionne, et qui exaspérera à coup sûr leurs voisins de camping l’été à Palavas-les-Flots. Ils ne tolèrent pas de ne pas être au courant de tout, et en ce sens ils sont de vrais Parisiens, de ceux que les provinciaux jugent d’emblée prétentieux et insupportables.
De surcroît ils ont du pouvoir : indécelable au premier abord mais réel. Pour l’heure, on n’a jamais vu quelle force de frappe détiendraient les garçons de café s’ils passaient à l’action, car les limonadiers ne se mettent pas souvent en grève et le scénario paraît simplement inimaginable. Même pendant les fameuses grèves de décembre 1995, alors qu’il n’y avait plus un seul client à la ronde, les garçons stylés de Ma Bourgogne, place des Vosges, étaient là tous les jours au grand complet devant des tables désespérément vides. Quand les garçons de café battent le pavé, c’est uniquement pour la célèbre course annuelle, en tenue et plateau à la main, qui chaque année divertit touristes et badauds. Une grève des bistrots parisiens ? Si un tel séisme se produisait un jour, les témoins de l’événement y verraient à coup sûr un signe annonciateur de l’apocalypse.
En revanche, les taxis veillent au grain et à leurs intérêts. Fin janvier 2008, le vibrionnant Jacques Attali avait remis à Nicolas Sarkozy un volumineux rapport sur les blocages de l’économie de marché en France. Au milieu de quelque deux cents propositions de réforme, il y avait cette suggestion — souhaitée depuis des décennies par les usagers — qui consistait à doubler le nombre de taxis dans Paris. À peine cette proposition avait-elle été connue — et avant même que le gouvernement ait indiqué s’il allait y donner suite ou pas —, les taxis annonçaient pour les deux jours suivants un blocage partiel des rues de la capitale. La première « opération escargot », organisée un jeudi après-midi, suffit à faire reculer le gouvernement. Les taxis ont les moyens de paralyser entièrement la ville sur un claquement de doigts. Difficile dans ces conditions de ne pas les considérer comme de vrais Parisiens.
Et pourtant pratiquement aucun d’entre eux ne vit en deçà du périphérique. Sur une période de trente ans, j’ai pris un nombre incalculable de taxis — une cinquantaine par mois à vue de nez quand j’étais en ville. Il m’est arrivé fréquemment, comme tout bon journaliste, de poursuivre une enquête de routine sur leur mode de vie. Pratiquement jamais l’un de ces chauffeurs ne m’a dit habiter Paris. Une exception récente : un vétéran tout juste sexagénaire m’avoua résider depuis toujours dans le 20e arrondissement, près du métro Pyrénées. Un HLM ? Pas du tout, me répond le chauffeur, qui finit par lâcher le morceau : son appartement est situé dans un immeuble de la mairie de Paris, destiné à l’origine à des fonctionnaires. D’où un loyer de moitié inférieur au cours actuel. Un arrangement qui permet aujourd’hui à un vieux taxi parisien d’occuper un appartement simple mais sympathique auquel il n’aurait plus jamais accès au prix du marché. Un petit privilège qui bien entendu n’a rien de scandaleux, mais qui reste une combine, une « affaire » devenue introuvable depuis une bonne vingtaine d’années.
L’immense majorité des chauffeurs de taxi habitent au-delà du périph’, à Créteil, Livry-Gargan, dans le Val-de-Marne ou en Seine-Saint-Denis. On en retrouve parfois dans l’Essonne ou dans les Yvelines. Le Parigot emblématique par excellence campe obligatoirement au-delà des portes.
Le chauffeur de taxi n’est pas seul dans ce cas. Il y a également le garçon de café, le serveur de brasserie — qui se débrouillent comme ils peuvent pour rentrer aux confins du 9–3 à minuit —, le vendeur de chez Darty, de Castorama, de Conforama, l’immense majorité des policiers et gendarmes. Et bien sûr le kiosquier. Quant aux marchands de journaux qui œuvrent dans une boutique fermée, ils avaient jadis un petit appartement à l’étage au-dessus et se retrouvaient ainsi à vivre dans des quartiers centraux. Ce privilège a pratiquement disparu. « Ah, c’est une époque bien révolue », me dit une vendeuse de journaux du boulevard Voltaire. Elle-même, avec son mari, vit place des Fêtes, et pour elle c’est déjà une chance extraordinaire que d’avoir réussi à se maintenir intra-muros. Je ne lui ai pas demandé s’il s’agissait d’un logement social, mais cela y ressemblait fort. Un marchand de journaux qui habite encore Paris, c’est devenu là encore un cas d’espèce.
Qu’est-ce qu’un vrai Parisien ? Les castes laborieuses connaissent la ville mieux que beaucoup de brahmanes domiciliés intra-muros. Le matin ils entrent dans Paris dès six heures. Le soir ils repartent chez eux, au plus tard à 20 h 30 s’ils n’ont pas travail de nuit. On les appelle aussi les Franciliens.
12
De si beaux criminels
Paris n’a pas le monopole de la criminalité de haut vol. Par définition, les plus grandes villes — Chicago, Los Angeles, New York, Naples et même Londres, pour nous en tenir au monde occidental — produisent des criminels d’envergure. Une grande métropole de dix millions d’habitants constitue un terrain naturel pour se cacher, se constituer en bande organisée, acheter des armes et des faux papiers. Un apache, comme on disait du temps du préfet Lépine, passe plus facilement inaperçu à Pigalle que dans la Creuse. Certes, Marseille affiche à cet égard une solide tradition, Lyon et Grenoble peuvent également se vanter d’un joli palmarès. Mais Paris a quelque chose en plus.