Les Mis?rables Tome III – Marius
- Автор: Hugo Victor
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Mis?rables Tome III – Marius». Краткое содержание книги:
Quand Marius passa près d’elle, il ne put voir ses yeux qui étaient constamment baissés. Il ne vit que ses longs cils châtains pénétrés d’ombre et de pudeur.
Cela n’empêchait pas la belle enfant de sourire tout en écoutant l’homme à cheveux blancs qui lui parlait, et rien n’était ravissant comme ce frais sourire avec des yeux baissés.
Dans le premier moment, Marius pensa que c’était une autre fille du même homme, une sœur sans doute de la première. Mais, quand l’invariable habitude de la promenade le ramena pour la seconde fois près du banc, et qu’il l’eut examinée avec attention, il reconnut que c’était la même. En six mois la petite fille était devenue jeune fille; voilà tout. Rien n’est plus fréquent que ce phénomène. Il y a un instant où les filles s’épanouissent en un clin d’œil et deviennent des roses tout à coup. Hier on les a laissées enfants, aujourd’hui on les retrouve inquiétantes [104].
Celle-ci n’avait pas seulement grandi, elle s’était idéalisée. Comme trois jours en avril suffisent à de certains arbres pour se couvrir de fleurs, six mois lui avaient suffi pour se vêtir de beauté. Son avril à elle était venu.
On voit quelquefois des gens qui, pauvres et mesquins, semblent se réveiller, passent subitement de l’indigence au faste, font des dépenses de toutes sortes, et deviennent tout à coup éclatants, prodigues et magnifiques. Cela tient à une rente empochée; il y a eu échéance hier. La jeune fille avait touché son semestre.
Et puis ce n’était plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa robe de mérinos, ses souliers d’écolier et ses mains rouges; le goût lui était venu avec la beauté; c’était une personne bien mise avec une sorte d’élégance simple et riche et sans manière. Elle avait une robe de damas noir, un camail de même étoffe et un chapeau de crêpe blanc. Ses gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche d’une ombrelle en ivoire chinois, et son brodequin de soie dessinait la petitesse de son pied. Quand on passait près d’elle, toute sa toilette exhalait un parfum jeune et pénétrant.
Quant à l’homme, il était toujours le même.
La seconde fois que Marius arriva près d’elle, la jeune fille leva les paupières. Ses yeux étaient d’un bleu céleste et profond, mais dans cet azur voilé il n’y avait encore que le regard d’un enfant. Elle regarda Marius avec indifférence, comme elle eût regardé le marmot qui courait sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l’ombre sur le banc; et Marius de son côté continua sa promenade en pensant à autre chose.
Il passa encore quatre ou cinq fois près du banc où était la jeune fille, mais sans même tourner les yeux vers elle.
Les jours suivants, il revint comme à l’ordinaire au Luxembourg, comme à l’ordinaire, il y trouva «le père et la fille», mais il n’y fit plus attention. Il ne songea pas plus à cette fille quand elle fut belle qu’il n’y songeait lorsqu’elle était laide. Il passait fort près du banc où elle était, parce que c’était son habitude.
Chapitre III Effet de printemps
Un jour, l’air était tiède, le Luxembourg était inondé d’ombre et de soleil, le ciel était pur comme si les anges l’eussent lavé le matin, les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des marronniers, Marius avait ouvert toute son âme à la nature, il ne pensait à rien, il vivait et il respirait, il passa près de ce banc, la jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrèrent.
Qu’y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille? Marius n’eût pu le dire. Il n’y avait rien et il y avait tout. Ce fut un étrange éclair.
Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.
Ce qu’il venait de voir, ce n’était pas l’œil ingénu et simple d’un enfant, c’était un gouffre mystérieux qui s’était entr’ouvert, puis brusquement refermé.
Il y a un jour où toute jeune fille regarde ainsi. Malheur à qui se trouve là!
Ce premier regard d’une âme qui ne se connaît pas encore est comme l’aube dans le ciel. C’est l’éveil de quelque chose de rayonnant et d’inconnu. Rien ne saurait rendre le charme dangereux de cette lueur inattendue qui éclaire vaguement tout-à-coup d’adorables ténèbres et qui se compose de toute l’innocence du présent et de toute la passion de l’avenir. C’est une sorte de tendresse indécise qui se révèle au hasard et qui attend. C’est un piège que l’innocence tend à son insu et où elle prend des cœurs sans le vouloir et sans le savoir. C’est une vierge qui regarde comme une femme.
Il est rare qu’une rêverie profonde ne naisse pas de ce regard là où il tombe. Toutes les puretés et toutes les candeurs se concentrent dans ce rayon céleste et fatal qui, plus que les œillades les mieux travaillées des coquettes, a le pouvoir magique de faire subitement éclore au fond d’une âme cette fleur sombre, pleine de parfums et de poisons, qu’on appelle l’amour.
Le soir, en rentrant dans son galetas, Marius jeta les yeux sur son vêtement, et s’aperçut pour la première fois qu’il avait la malpropreté, l’inconvenance et la stupidité inouïe d’aller se promener au Luxembourg avec ses habits «de tous les jours», c’est-à-dire avec un chapeau cassé près de la ganse, de grosses bottes de roulier, un pantalon noir blanc aux genoux et un habit noir pâle aux coudes.
Chapitre IV Commencement d’une grande maladie
Le lendemain, à l’heure accoutumée, Marius tira de son armoire son habit neuf, son pantalon neuf, son chapeau neuf et ses bottes neuves; il se revêtit de cette panoplie complète, mit des gants, luxe prodigieux, et s’en alla au Luxembourg.
Chemin faisant, il rencontra Courfeyrac, et feignit de ne pas le voir. Courfeyrac en rentrant chez lui dit à ses amis Je viens de rencontrer le chapeau neuf et l’habit neuf de Marius et Marius dedans. Il allait sans doute passer un examen. Il avait l’air tout bête.
Arrivé au Luxembourg, Marius fit le tour du bassin et considéra les cygnes, puis il demeura longtemps en contemplation devant une statue qui avait la tête toute noire de moisissure et à laquelle une hanche manquait. Il y avait près du bassin un bourgeois quadragénaire et ventru qui tenait par la main un petit garçon de cinq ans et lui disait: – Évite les excès. Mon fils, tiens-toi à égale distance du despotisme et de l’anarchie. – Marius écouta ce bourgeois. Puis il fit encore une fois le tour du bassin. Enfin il se dirigea vers «son allée», lentement et comme s’il y allait à regret. On eût dit qu’il était à la fois forcé et empêché d’y aller. Il ne se rendait aucun compte de tout cela, et croyait faire comme tous les jours.
En débouchant dans l’allée, il aperçut à l’autre bout «sur leur banc» M. Leblanc et la jeune fille. Il boutonna son habit jusqu’en haut, le tendit sur son torse pour qu’il ne fît pas de plis, examina avec une certaine complaisance les reflets lustrés de son pantalon, et marcha sur le banc. Il y avait de l’attaque dans cette marche et certainement une velléité de conquête. Je dis donc: il marcha sur le banc, comme je dirais: Annibal marcha sur Rome.
Du reste il n’y avait rien que de machinal dans tous ses mouvements, et il n’avait aucunement interrompu les préoccupations habituelles de son esprit et de ses travaux. Il pensait en ce moment-là que le Manuel du Baccalauréat était un livre stupide et qu’il fallait qu’il eût été rédigé par de rares crétins pour qu’on y analysât comme chef-d’œuvre de l’esprit humain trois tragédies de Racine et seulement une comédie de Molière. Il avait un sifflement aigu dans l’oreille. Tout en approchant du banc, il tendait les plis de son habit, et ses yeux se fixaient sur la jeune fille. Il lui semblait qu’elle emplissait toute l’extrémité de l’allée d’une vague lueur bleue.
À mesure qu’il approchait, son pas se ralentissait de plus en plus. Parvenu à une certaine distance du banc, bien avant d’être à la fin de l’allée, il s’arrêta, et il ne put savoir lui-même comment il se fit qu’il rebroussa chemin. Il ne se dit même point qu’il n’allait pas jusqu’au bout. Ce fut à peine si la jeune fille put l’apercevoir de loin et voir le bel air qu’il avait dans ses habits neufs. Cependant il se tenait très droit, pour avoir bonne mine dans le cas où quelqu’un qui serait derrière lui le regarderait.
[104] Particulièrement vrai de Hugo qui ne vit pas Léopoldine grandir et s'obstinait – sa femme le lui fait observer – à l'appeler «ma Didine» quand elle était déjà une grande jeune fille.