Vie De Jésus
- Автор: Ренан Эрнест Жозеф
- Язык: французский
- Жанр: Прочая религиозная литература
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CHAPITRE IX. LES DISCIPLES DE JÉSUS.
Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau les plus poissonneux du monde [419]; des pêcheries très-fructueuses s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs mœurs étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville [420]», et au milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques, l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.
Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé Céphas ou Pierre, et André. Nés à Bethsaïde [421], ils se trouvaient établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui [422]. Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement [423]. André paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être connu sur les bords du Jourdain [424]. Les deux frères continuèrent toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs [425]. Jésus, qui aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des pêcheurs d'hommes [426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut pas de plus fidèlement attachés.
Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de plusieurs barques [427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé, femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna jusqu'à la mort [428].
Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes, qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat, était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à tour [429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance. L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée. Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons [430], c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha, et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection, ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient sans cesse et le servaient [431]. Quelques-unes étaient riches, et mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors [432].
Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque [433]; Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être songeait-il dès lors à écrire ces Logia [434], qui sont la base de ce que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les disciples Thomas, ou Didyme [435], qui douta quelquefois, mais qui paraît avoir été un homme de cœur et de généreux entraînements [436]; un Lebbée ou Taddée; un Simon le Zélote [437], peut-être disciple de Juda le Gaulonite, appartenant à ce parti des Kenaïm, dès lors existant, et qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom. C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de l'extrême sud de la tribu de Juda [438], à une journée au delà d'Hébron.
[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, I, 44; XXI, 1 et suiv.; Jos., B.J., III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le Gesta Dei per Francos, I, p. 1075.
[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.
[421] Jean, I, 44.
[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; 1 Cor., IX, 5; 1 Petr., V, 13; Clém. Alex., Strom., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem., Recogn., VII, 25; Eusèbe, H. E., III, 30.
[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.
[424] Jean, I, 40 et suiv.
[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.
[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.
[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.
[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.
[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.
[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. Tobie, III, 8; VI, 14.
[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.
[432] Luc, VIII, 3.
[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de Bar-Tholomé.
[434] Papias, dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39.
[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.
[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.
[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; Act., I, 13; Évangile des Ébionim, dans Épiphane, Adv. hær., XXX, 13.
[438] Aujourd'hui Kuryétein ou Kereitein.