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Les Essais - Livre III

Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivité qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la littérature française, quoique l'un des plus anciens. À la mort de son ami La Boétie, Montaigne décide en effet de prendre la plume pour perpétuer leurs discussions si fécondes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abordés, de l'amitié à l'éducation, de la philosophie à la lecture, de la religion à la mort des hommes. En s'observant lui-même, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une réflexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pensée humaine.
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
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Un jeune homme demandoit au Philosophe Panetius, s'il sieroit bien au sage d'estre amoureux: Laissons là le sage, respondit-il, mais toy et moy, qui ne le sommes pas, ne nous engageons en chose si esmeuë et violente, qui nous esclave à autruy, et nous rende contemptibles à nous. Il disoit vray: qu'il ne faut pas fier chose de soy si precipiteuse, à une ame qui n'aye dequoy en soustenir les venues, et dequoy rabatre par effect la parole d'Agesilaus, que la prudence et l'amour ne peuvent ensemble. C'est une vaine occupation, il est vray, messeante, honteuse, et illegitime: Mais à la conduire en cette façon, je l'estime salubre, propre à desgourdir un esprit, et un corps poisant: Et comme medecin, l'ordonnerois à un homme de ma forme et condition, autant volontiers qu'aucune autre recepte: pour l'esveiller et tenir en force bien avant dans les ans, et le dilaier des prises de la vieillesse. Pendant que nous n'en sommes qu'aux fauxbourgs, que le pouls bat encores,

Dum nova canities, dum prima et recta senectus,

Dum superest Lachesi quod torqueat, Et pedibus me

Porto meis, nullo dextram subeunte bacillo,

nous avons besoing d'estre sollicitez et chatouillez, par quelque agitation mordicante, comme est cette-cy. Voyez combien elle a rendu de jeunesse, de vigueur et de gayeté, au sage Anacreon. Et Socrates, plus vieil que je ne suis, parlant d'un object amoureux: M'estant dit-il, appuyé contre son espaule, de la mienne, et approché ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans un livre, je senty sans mentir, soudain une piqueure dans l'espaule, comme de quelque morsure de beste; et fus plus de cinq jours depuis, qu'elle me fourmilloit: et m'escoula dans le coeur une demangeaison continuelle: Un attouchement, et fortuite, et par une espaule, aller eschauffer, et alterer une ame refroidie, et esnervee par l'aage, et la premiere de toutes les humaines, en reformation. Pourquoy non dea? Socrates estoit homme, et ne vouloit ny estre ny sembler autre chose.

La philosophie n'estrive point contre les voluptez naturelles, pourveu que la mesure y soit joincte: et en presche la moderation, non la fuitte. L'effort de sa resistance s'employe contre les estrangeres et bastardes. Elle dit que les appetits du coprs ne doivent pas estre augmentez par l'esprit. Et nous advertit ingenieusement, de ne vouloir point esveiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d'eviter toute jouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuvage, qui nous altere, et affame. Comme au service de l'amour elle nous ordonne, de prendre un object qui satisface simplement au besoing du corps, qui n'esmeuve point l'ame: laquelle n'en doit pas faire son faict, ains suyvre nüement et assister le corps. Mais ay-je pas raison d'estimer, que ces preceptes, qui ont pourtant d'ailleurs, selon moy, un peu de rigueur, regardent un corps qui face son office: et qu'à un corps abbattu, comme un estomach prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir par art: et par l'entremise de la fantasie, luy faire revenir l'appetit et l'allegresse, puis que de soy il l'a perdue?

Pouvons nous pas dire, qu'il n'y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement, ny corporel, ny spiritueclass="underline" et qu'injurieusement nous desmembrons un homme tout vif: et qu'il semble y avoir raison, que nous nous portions envers l'usage du plaisir, aussi favorablement aumoins, que nous faisons envers la douleur? Elle estoit (pour exemple) vehemente, jusques à la perfection, en l'ame des Saincts par la poenitence: Le corps y avoit naturellement part, par le droict de leur colligance, et si pouvoit avoir peu de part à la cause: si ne se sont ils pas contentez qu'il suyvist nuement, et assistast l'ame affligee. Ils l'ont affligé luymesme, de peines atroces et propres: affin qu'à l'envy l'un de l'autre, l'ame et le corps plongeassent l'homme dans la douleur, d'autant plus salutaire, que plus aspre.

En pareil cas, aux plaisirs corporels, est-ce pas injustice d'en refroidir l'ame, et dire, qu'il l'y faille entrainer, comme à quelque obligation et necessité contreinte et servile? C'est à elle plustost de les couver et fomenter: de s'y presenter et convier: la charge de regir luy appartenant. Comme c'est aussi à mon advis à elle, aux plaisirs, qui luy sont propres, d'en inspirer et infondre au corps tout le ressentiment que porte sa condition, et de s'estudier qu'ils luy soient doux et salutaires. Car c'est bien raison, comme ils disent, que le corps ne suyve point ses appetits au dommage de l'esprit. Mais pourquoy n'est-ce pas aussi raison, que l'esprit ne suive pas les siens, au dommage du corps?

Je n'ay point autre passion qui me tienne en haleine. Ce que l'avarice, l'ambition, les querelles, les procés, font à l'endroit des autres, qui comme moy, n'ont point de vacation assignee, l'amour le feroit plus commodément: Il me rendroit la vigilance, la sobrieté, la grace, le soing de ma personne: R'asseureroit ma contenance, à ce que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne vinssent à la corrompre: Me remettroit aux estudes sains et sages, par où je me peusse rendre plus estimé et plus aymé: ostant à mon esprit le desespoir de soy, et de son usage, et le raccointant à soy: Me divertiroit de mille pensees ennuyeuses, de mille chagrinsmelancholiques, que l'oysiveté nous charge en tel aage, et le mauvais estat de nostre santé: reschaufferoit aumoins en songe, ce sang que nature abandonne: soustiendroit le menton, et allongeroit un peu les nerfs, et la vigueur et allegresse de la vie, à ce pauvre homme, qui s'en va le grand train vers sa ruine.

Mais j'entens bien que c'est une commodité fort mal-aisée à recouvrer: Par foiblesse, et longue experience, nostre goust est devenu plus tendre et plus exquis: Nous demandons plus, lors que nous apportons moins: Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d'estre acceptez: Nous cognoissans tels, nous sommes moins hardis, et plus deffians: rien ne nous peut asseurer d'estre aymez, veu nostre condition, et la leur. J'ay honte de me trouver parmycette verte et boüillante jeunesse,

Cujus in indomito constantior inguine nervus,

Quam nova collibus arbor inhæret :

Qu'irions nous presenter nostre misere parmy cette allegresse?

Possint ut juvenes visere fervidi

Multo non sine risu,

Dilapsam in cineres facem.

Ils ont la force et la raison pour eux: faisons leur place: nous n'avons plus que tenir.

Et ce germe de beauté naissante, ne se laisse manier à mains si gourdes, et prattiquer à moyens purs materiels. Car, comme respondit ce philosophe ancien, à celuy qui se moquoit, dequoy il n'avoit sçeu gaigner la bonne grace d'un tendron qu'il pourchassoit: Mon amy, le hameçon ne mord pas à du fromage si frais.

Or c'est un commerce qui a besoin de relation et de correspondance: Les autres plaisirs que nous recevons, se peuvent recognoistre par recompenses de nature diverse: mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye. En verité en ce desduit, le plaisir que je fay, chatouille plus doucement mon imagination, que celuy qu'on me fait. Or cil n'a rien de genereux, qui peut recevoir plaisir où il n'en donne point: c'est une vile ame, qui veut tout devoir, et qui se plaist de nourrir de la conference, avec les personnes ausquels il est en charge. Il n'y a beauté, ny grace, ny privauté si exquise, qu'un galant homme deust desirer à ce prix. Si elles ne nous peuvent faire du bien que par pitié: j'ayme bien plus cher ne vivre point, que de vivre d'aumosne. Je voudrois avoir droit de le leur demander, au stile auquel j'ay veu quester en Italie: Fate ben per voi: ou à la guise que Cyrus exhortoit ses soldats, Qui m'aymera, si me suive.

R'alliez vous, me dira lon, à celles de vostre condition, que la compagnie de mesme fortune vous rendra plus aysees. O la sotte composition et insipide!

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