Aux fruits de la passion
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070415335
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Aux fruits de la passion». Краткое содержание книги:
— On dirait qu'elle t'a choisi, Benjamin, déclara Thérèse en me la tendant.
C'était une façon d'interpréter ce SOS. Le crâne duveteux de la petite tenait exactement dans le creux de ma main ; il était bouillant du désir de comprendre.
— À toi le rôle du papa unique, confirma Théo. C'est d'ailleurs dans cet esprit que nous l'avons conçue, ajouta-t-il sans quitter Hervé et le substitut Jual des yeux.
Le flash de Clara authentifia l'adoubement. La petite ne cilla pas. Son regard m'agrippait comme une ancre. Encore une dont les bras ne me lâcheraient pas de sitôt.
— Tu ne peux t'en prendre qu'à ton charisme, Malaussène, murmura Julie à qui ma tête n'avait pas échappé.
Je rendis son regard au petit machin. « Des années d'éducation attentive et, quand tu voudras faire le mur, tu iras demander l'autorisation à papa Théo, c'est ça ? »
— Quelle ardeur, dans ces yeux ! s'exclama Gervaise, ça, c'est un fruit de la passion !
Très pensif jusqu'à présent, Jérémy s'éclaira aussi sec :
— Et c'est comme ça qu'on va l'appeler !
Au lieu de s'y opposer en tordant la bouche comme elle le fait chaque fois que Jérémy baptise, Thérèse partit de son nouveau rire :
— Fruit de la passion ? Tu veux appeler ma fille Fruit De La Passion Malaussène, avec des majuscules partout ? F.D.L.P.M. ? Pour qu'elle finisse à l'ENA ? Jamais de la vie ! Creuse-toi le citron, trouve mieux.
— Maracuja, fit Jérémy.
Le rire de Thérèse céda la place à un sourire gustatif.
— Maracuja…
— C'est le nom que les Brésiliens donnent au fruit de la passion, traduisit Jérémy.
— Maracuja…, chantonna le Petit. Maracuja… Maracujaaaaaa…
Qui fit donc une entrée triomphale dans la tribu Malaussène, sous le nom de Maracuja.
22
Nous fêtâmes l'arrivée de Maracuja le soir même par un méchoui à tout casser, au Koutoubia évidemment. La petite Ophélie de Rachida avait pointé son nez trois jours plus tôt et le vieil Amar avait décidé de célébrer les deux avènements en une seule et gigantesque réjouissance. Gervaise étant de la fête, notre premier acte pédagogique fut d'inscrire les deux futures femmes aux Fruits de la passion. La sainte patronne ne s'y opposait pas, mais son jardin d'enfants battait de l'aile : on ne lui renouvelait pas ses subventions. Officiellement les autorités municipales invoquaient d'autres « priorités », mais Gervaise savait que la décision avait été prise sous une pluie de pétitions. Ses putassons faisaient tache dans le quartier. (Et dis-toi bien une chose, Maracuja, on n'a jamais vu une tache prioritaire.)
— Malaussène, si tu as besoin d'un coup de main pour l'éducation de Maracuja, proposa l'inspecteur Titus qui me voyait soucieux, on tient à ta disposition tout un immeuble de parrains et de marraines moralement irréprochables.
— On peut la leur confier tout de suite, si tu veux.
Ils semblaient trouver ça drôle. Hadouch, Mo et Simon leur emboîtèrent le rire. Ça non plus, ma petite Maracuja, ce n'est pas simple, l'alliance ponctuelle des malfrats et de la poulaille. Mais c'est l'homme, qu'est-ce que tu veux que je te dise ? On peut toujours rêver de le réformer…
— Feriez mieux d'arrêter les assassins, grommelai-je bassement.
— Il fait allusion à feu Marie-Colbert, fit Titus à Silistri.
— Il nous reproche notre lenteur, précisa Silistri.
— On dirait qu'il est presque déçu de ne pas être au ballon, fit observer Hadouch.
— Faut se mettre à sa place, il nous a bassinés avec ça pendant des mois, compléta Jérémy.
As-tu fait le bon choix, Maracuja ? Tu as choisi un père minoritaire.
Titus ébaucha une explication :
— On a bien pensé te cravater, Malaussène, mais tu avais de la concurrence, sur cette affaire. D'après toi, qui pouvait en vouloir plus que toi à Roberval et étouffer son pognon ?
Silistri résuma neuf mois d'enquête.
— Rien qu'en cherchant dans sa clientèle, on peut sans risque soupçonner tous ceux qu'il a fournis : Irlandais d'Irlande, Arméniens d'Arménie, Chiapanèques du Mexique, Péruviens du Sentier lumineux, Sahraouis du Polisario, Corses d'un peu partout, Basques, Kosovars, Ouzbeks, Palestiniens, Kurdes, Ougandais, Cambodgiens, Congolais…
— Auxquels tu peux ajouter tous les services spéciaux plus ou moins clandestins que Roberval armait contre eux par la même occasion… Désolé, Malaussène, il y avait trop de monde avant toi sur ce coup-là, on a laissé tomber ta piste.
— Résultat des courses ?
— Résultat, on a à peu près autant de chances de cravater ce tueur que tu en as d'empêcher Maracuja de tomber un jour amoureuse.
Le fait est, Maracuja, le fait est…
Nous en étions là de nos conversations apéritives, le sérieux du méchoui n'était pas encore entamé, quand le vieux Semelle a fait une entrée remarquée, en beuglant à la cantonade :
— Sidi-brahim pour tout le monde !
Hadouch, Mo et Simon tournèrent une seule tête.
— Tu offres la tournée, Semelle ?
Un fait unique dans l'histoire du Koutoubia.
— Tournée générale et tout le vin de la fête ! a confirmé le vieux Semelle. Sidi-brahim pour toutes les familles concernées !
— T'as fait un héritage ? a demandé Simon.
Semelle était un abonné au quart de rouge sur merguez toute nue. Venant de lui, la tournée générale, ça flairait le braquage.
— Vive les naissances ! a rétorqué Semelle qui ne devait pas en être à son premier sidi.
Ce qui suivit se passa vite et discrètement. Hadouch se pencha sur l'oreille de Jérémy, qui fit un oui muet de la tête, se leva, entraîna le Petit, Leila et Nourdine à sa suite, et, passant devant Titus et Silistri :
— Vous nous donnez un coup de main, les flicards ? C'est Semelle qui régale, faut faire la chaîne pour le sidi. Vous à la cave, nous sur l'échelle, Nourdine et Leila en salle. Faut prévoir une soixantaine de bouteilles. D'accord ?
Pendant que la police disparaissait à la cave, Mo s'est levé sur un signe de Hadouch, pour aller se poser à côté du vieux Semelle qui s'était assis près de Simon.
Semelle a regardé alternativement Mo et Simon qui l'encadraient. Il souriait de plus belle.
— Ça va ?
Mo et Simon l'ont assuré que ça allait.
Dès l'apparition de Semelle, quelque chose s'était immobilisé dans les yeux de Hadouch. L'apparence extérieure du vieux n'avait guère changé, son costard évoquait la même ruine végétale, mais, intérieurement, Semelle semblait plus assis, maître de l'univers. Il souriait.
Et il offrait la tournée générale.
Tout en me faisant signe de ne pas bouger, Hadouch fit glisser sa chaise jusqu'à se retrouver en face du nouveau venu.
— Oh pardon ! Je t'ai donné un coup de pied.
— C'est rien, assura le vieux Semelle.
Mais Hadouch s'était baissé en s'excusant. Il regardait sous la table. Il émit un sifflement admiratif.
— Nom de Dieu, t'en as de belles pompes !
— C'est des vieilles, a répondu Semelle après une légère hésitation.
— Elles ont pas l'air, a fait Hadouch en se redressant, une des chaussures du vieux Semelle à la main.
— Rends-moi ma godasse ! a gueulé Semelle.
Mo et Simon le maintenaient assis sur la banquette.
Hadouch a posé la chaussure sur ma table.
— Benjamin, tu dirais que c'est de la vieille grolle, toi ?