Une petite légende dorée
- Автор: Goetz Adrien
- Год: 2005
- Язык: французский
- Год: Éditions le Passage
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Une petite légende dorée». Краткое содержание книги:
Ce qui le conduit à Lugano, à Budapest, à Prague et enfin à Sienne, le matin du Palio, doit rester secret. Il n’en parlera ni à Marge avec qui il vit, ni à Irène, lancée à sa poursuite. Il ose à peine se l’avouer : c’est l’amour de l’art, un coup de foudre, la découverte d’un artiste siennois oublié dont il a vu une œuvre par hasard à la National Gallery de Washington.
Le « Maître de l’Observance », peintre énigmatique de la Renaissance, commence à le hanter et transforme sa futile existence en une petite légende dorée.
D’un coup, Carlo cesse de se plaindre, de penser à l’argent, aux moines indignes, aux vieux Italiens qui s’envoient des injures parce que le cheval de leur quartier a gagné la course moins de fois que celui de l’adversaire. Il a joué à s’en agacer, au fond il s’en moque. Même toute cette beauté de la route, des arbres, des collines, il joue en disant qu’il y est sensible. Il ose s’avouer sa totale indifférence à ce qu’il vient de se dire, aux discours qu’il s’est tenus pour meubler le trajet. Indifférent même aux vocalises que la Gallicurci déploie dans sa tête. Une fraction de minute, il pense à Marge. Il s’abstrait de ce qui l’entoure. Les murs de l’église montent en petites briques ; les étages supérieurs d’un building new-yorkais du temps de la prohibition auraient pu avoir servi ici de matériau de réemploi. Carlo sourit : la revanche des Européens pour les Cloisters ? Le démontage d’un gratte-ciel pour le reconstruire en Toscane, dans un style Renaissance flambant neuf.
Le vent fait voler la poussière vers lui. Il tient ses yeux mi-clos. Tentation de ne pas revenir — ne plus voir Washington, ne plus entendre parler du Département d’État, ne plus voir Marge, oublier Irène. Oublier l’avenir du monde. Deux femmes à sa poursuite, c’est beaucoup pour un homme discret et cela ne le flatte pas tant que ça. Est-il même vrai qu’elles le poursuivent, risquant comme au vaudeville de surgir, à tout instant, l’une ou l’autre, ou mieux, ensemble ? Il est tenté, une seconde plus tard, de ne pas aller voir l’Observance. Comme à la fin d’un livre de mille pages, on hésite avant d’attaquer le dernier chapitre. Dix ans auparavant, au Portugal, dans un village de pêcheurs de l’Algarve nommé Casella Velha, Carlo, tout jeune, avait eu la même idée : y passer quelques jours et, peut-être, le reste de sa vie. Là-bas, une église blanche à porte verte, une maison aux volets verts, s’ouvraient en face de la mer. C’était l’âge où il se laissait encore aller aux moments de bonheur. Abandonner l’endroit où il allait, comme il voulait quitter le monde d’où il venait. Finir n’importe où ensuite. Puis il s’était persuadé que c’était une idée qu’il n’avait pas vraiment, qu’il n’avait formulée que pour le plaisir. Mais quel plaisir éprouvait-il à se montrer qu’il n’était heureux nulle part ?
Il sait pourquoi il se trouve au seuil de cette église — que ce n’est ni pour saint François, son loup et ses petits oiseaux, ni pour saint Bernardin qui dessina ici le monogramme du Christ et mérita son titre de patron des publicitaires, ni pour Sienne où il est arrivé par hasard la veille d’une des deux grandes machines annuelles, ni pour le Bon Dieu, ni pour faire du tourisme, ni par amour des pierres au soleil, ni pour peindre ses sentiments à l’aquarelle, ni pour se livrer à l’une des activités caractéristiques de l’espion : destruction de preuve, transfert de document, photographies, contact.
Il entre. Il sait ce qu’il doit faire aussi précisément que pour une mission habituelle. Là aussi, tout a été répété. Chacun de ces gestes, il l’a fait, en pensée, durant ce voyage en Europe. Il veut voir le tableau. Il veut comprendre pourquoi toute sa vie, aujourd’hui, dépend des moments qu’il va passer devant cette œuvre si lointaine, si ancienne. Il entend les rires des amis. Comment l’amour de l’art peut changer votre vie. Comment ?
Il attend le dernier acte d’une opération magique, une transmutation alchimique, il attend que de la poussière d’or, tombée du tableau, lui remplisse les yeux.
Il hésite pourtant. Au seuil de la mort, on doit aussi vouloir se donner le luxe de vaciller un peu, essayer de retenir son souffle, ne pas penser à l’éternité, attendre encore. Le guide qu’il a fait photocopier à la bibliothèque de Washington fournit le plan de l’église. Il pousse la porte, fait un pas dans la nef froide et noire. Il voit : il a été entraîné à s’habituer presque instantanément à l’obscurité. Les chapelles de droite. Il tourne à la troisième. Nous y voici.
CHAPITRE 2
LES DIOSCURES À WASHINGTON D.C
Enseignez-moi donc ces maléfices dont vous faites usage, et au nom du Dieu d’Adrien, je vous suivrai.