Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les soupçons de la comtesse et se gardant une porte amie dans l’intérieur du jeune ménage.
Dès qu’il eut déjeuné, il descendit à l’Opéra pour s’assurer la possession d’une des loges cachées derrière le rideau. Elle lui fut promise. Alors il courut chez les Guilleroy.
La comtesse parut presque aussitôt, et, encore tout émue de leur attendrissement de la veille :
« Comme c’est gentil de revenir aujourd’hui ! » dit-elle.
Il balbutia.
« Je vous apporte quelque chose.
— Quoi donc ?
— Une loge sur la scène de l’Opéra pour une représentation unique de Helsson et de Montrosé.
— Oh ! Mon ami, quel chagrin ! Et mon deuil ?
— Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.
— Je vous assure que je ne peux pas.
— Et Annette ? Songez qu’une occasion pareille ne se représentera peut-être jamais.
— Avec qui irait-elle ?
— Avec son père et la duchesse que je vais inviter. J’ai l’intention aussi d’offrir une place au marquis. »
Elle le regarda au fond des yeux tandis qu’une envie folle de l’embrasser lui montait aux lèvres. Elle répéta, ne pouvant en croire ses oreilles :
« Au marquis ?
— Mais oui ! »
Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.
Il reprit d’un air indifférent :
« Avez-vous fixe l’époque de leur mariage ?
— Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des raisons pour le presser beaucoup, d’autant plus qu’il était déjà décidé avant la mort de maman. Vous vous le rappelez ?
— Oui, parfaitement. Et pour quand ?
— Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne vous l’avoir pas annoncé plus tôt. »
Annette entrait. Il sentit son cœur sauter dans sa poitrine avec une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle s’aigrit soudain et fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité passionnée que devient l’amour quand la jalousie le fouette.
« Je vous apporte quelque chose », dit-il.
Elle répondit :
« Alors nous en sommes décidément au « vous ». »
Il prit un air paternel.
« Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de l’événement qui se prépare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard. »
Elle haussa les épaules d’un air mécontent, tandis que la comtesse se taisait, le regard au loin et la pensée tendue.
Annette demanda :
« Que m’apportez-vous ? »
Il annonça la représentation et les invitations qu’il comptait faire. Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un élan de gamine, l’embrassa sur les deux joues.
Il se sentit défaillir et comprit, sous le double effleurement de cette petite bouche au souffle frais, qu’il ne se guérirait jamais.
La comtesse, crispée, dit à sa fille :
« Tu sais que ton père t’attend.
— Oui, maman, j’y vais. »
Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts.
Dès qu’elle fut sortie, Olivier demanda :
« Vont-ils voyager ?
— Oui, pendant trois mois. »
Et il murmura, malgré lui :
« Tant mieux !
— Nous reprendrons notre ancienne vie », dit la comtesse.
Il balbutia :
« Je l’espère bien.
— En attendant, ne me négligez point.
— Non, mon amie. »
L’élan qu’il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l’idée qu’il venait d’exprimer d’inviter le marquis à cette représentation de l’Opéra, redonnaient à la comtesse un peu d’espoir.
Il fut court. Une semaine ne s’était point passée qu’elle suivait de nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et jalouse, toutes les étapes de son supplice. Elle n’en pouvait rien ignorer, passant elle-même par toutes les douleurs qu’elle devinait chez lui, et la constante présence d’Annette lui rappelait, à tous les moments du jour, l’impuissance de ses efforts.
Tout l’accablait en même temps, les années et le deuil. Sa coquetterie active, savante, ingénieuse qui, durant toute sa vie, l’avait fait triompher pour lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui soulignait sa pâleur et l’altération de ses traits, de même qu’il rendait éblouissante l’adolescence de son enfant. Elle était loin déjà l’époque, si proche cependant, du retour d’Annette à Paris, où elle recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui étaient alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses d’arracher de son corps ces vêtements de mort qui l’enlaidissaient et la torturaient.
Si elle avait senti à son service toutes les ressources de l’élégance, si elle avait pu choisir et employer des étoffes aux nuances délicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donné à son charme agonisant une puissance étudiée, aussi captivante que la grâce inerte de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus séduisante.
Elle connaissait si bien l’action des toilettes enfiévrantes du soir et des molles toilettes sensuelles du matin, du déshabillé troublant gardé pour déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la femme, jusqu’au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever, l’impression matérielle et chaude du lit quitté et de la chambre parfumée !
Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, sous cette tenue de forçat, qui la couvrirait pendant une année entière ! Un an ! Elle resterait un an emprisonnée dans ce noir, inactive et vaincue ! Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par heure, minute par minute, sous cette gaine de crêpe ! Que serait-elle dans un an si sa pauvre chair malade continuait à s’altérer ainsi sous les angoisses de son âme ?
Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout ce qu’elle aurait savouré, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait été une joie, ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une gaieté. Sans cesse elle frémissait d’un besoin exaspéré de secouer ce poids de misère qui l’écrasait, car sans cette obsession harcelante elle aurait été si heureuse encore, alerte et bien portante ! Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un cœur toujours jeune, l’ardeur d’un être qui commence à vivre, un appétit de bonheur insatiable, plus vorace même qu’autrefois, et un besoin d’aimer dévorant.
Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces, délicieuses, poétiques, qui embellissent et font chérir l’existence, se retiraient d’elle, parce qu’elle avait vieilli ! C’était fini ! Elle retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille et ses élans passionnés de jeune femme. Rien n’avait vieilli que sa chair, sa misérable peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée comme le drap sur le bois d’un meuble. La hantise de cette décadence était attachée à elle, devenue presque une souffrance physique. L’idée fixe avait fait naître une sensation d’épiderme, la sensation du vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu’une vague démangeaison, la marche lente des rides sur son front, l’affaissement du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguée. Comme un être atteint d’un mal dévorant qu’un constant prurit contraint à se gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu du temps rapide lui mirent dans l’âme l’irrésistible besoin de le constater dans les glaces. Elles l’appelaient, l’attiraient, la forçaient à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître sans cesse, toucher du doigt, comme pour s’en mieux assurer, l’usure ineffaçable des ans. Ce fut d’abord une pensée intermittente reparue chaque fois qu’elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la surface polie du cristal redoutable. Elle s’arrêtait sur les trottoirs pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochée comme par une main à toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs façades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa poche une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, grosse comme une noix, dont le couvercle intérieur enfermait un imperceptible miroir, et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et la levait vers ses yeux.