Les mots de ma vie
- Автор: Pivot Bernard
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel / Éditions Plon
- ISBN: 978-2-226-22927-4
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Les mots de ma vie». Краткое содержание книги:
Bernard Pivot
Pourquoi, conducteur ou passager, être chaque fois dans l’obligation de déplier, de replier, de redéplier, de regarder comment ça continue de l’autre côté ou sur l’autre page, de vérifier si la départementale ou la vicinale est bien la même que celle repérée avant d’avoir, excédé, changé de côté ou de page ?
Ce « syndrome de la pliure » est une vengeance de la géographie. Elle ne m’a jamais pardonné de ne représenter par mes ascendants que deux départements, de surcroît limitrophes : la Loire et le Rhône. Je suis le rejeton de familles de paysans enracinés dans leur terroir, qui n’ont pas cherché à savoir ce qui se cachait derrière l’horizon. Des sédentaires, des culs de plomb qui sont restés là où le destin les avait placés et qui s’y sont trouvés bien. Les seules frontières qu’ils aient franchies, c’étaient celles, sans risque, de leurs cantons.
Français du centre de la France, je me suis toujours senti lisse, pauvre, sans mystère, lorsque je rencontrais des femmes et des hommes porteurs de chromosomes apatrides, de filiations incertaines. Ils étaient nés dans des pliures de la géographie, dans des codicilles de l’histoire. Leur sang était un peu ukrainien, un peu polonais, un peu hongrois, un peu juif, avec peut-être quelques gouttes de calva ou de grappa. Ils parlaient plusieurs langues, ils récitaient des poèmes russes ou grecs, ils jouaient d’un instrument de musique. Plus les routes de leurs aïeux avaient été nombreuses et chaotiques, moins ils hésitaient sur les chemins à prendre, quitte à bifurquer sur un coup de tête et à rompre avec des amours, des amis et des habitudes auxquels on les croyait attachés.
J’étais fasciné par leur mépris des frontières. Je souffrais de leurs tentatives d’aller voir ailleurs. Leur sens de l’orientation n’était jamais pris en défaut. Et quand ils consultaient une carte ou un atlas, eux qui provenaient de recoins, de plissements, de dévers, de nulle part, ils mettaient le doigt, là, au beau milieu de la page, au plus lisible de la géographie.
Le GPS a supprimé la pliure et son syndrome.
> Fleuves, Jeunesse
Géographie (2)
Et si les plus beaux mots étaient les noms de pays, de lieux, surtout de villages et de villes, qu’ils soient de France ou d’ailleurs ? Il me semble que si j’avais eu un talent de poète, j’aurais farci mes poèmes de ces noms qui chantent le voyage, l’aventure, l’exotisme, la terre cartographiée mais libre, la longue marche des hommes et leur volonté, un jour, de se fixer dans des vallées, dans des ports, à la lisière des déserts ou à flanc de montagne. Des noms géographiques qui doivent souvent leur renommée à l’histoire. L’alliance de l’une et de l’autre a inspiré à Gilles Lapouge des livres magnifiques. Dans son poème Le Conscrit des cent villages, Aragon nous fait respirer l’« odorante fleur du langage ». Dans Le Fou d’Elsa, voyez comme il se promène dans l’histoire et la géographie de l’Espagne :
J’aurais glissé dans mes poèmes des noms magiques comme Tegucigalpa, L’Haÿ-les-Roses, São José dos Campos, la mer des Sargasses, la Corne d’Or, Mourmansk, Casablanca, Oulan-Bator, Zhengzhou que j’aurais peut-être fait rimer avec Le Lavandou, et puis aussi Vancouver, Chicoutimi, La Chaise-Dieu, Reggio di Calabria, Chio, Novossibirsk, Uppsala, Sierra Leone, le Grand Désert Victoria, Arcadie, Hokkaidō, Babadag, Saint-Amour…
Les cartes sont des poèmes, les atlas des épopées, les mappemondes des fables universelles colportées par les derviches tourneurs.
Du diplomate et poète Henry J.-M. Levet j’aime relire les Cartes postales.