Souvenirs De La Maison Des Morts
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:
Aussi, malgré tous les soucis de détail que me causait mon établissement dans notre caserne, soucis dont j’ai déjà parlé, et dans lesquels m’engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse terrible m’empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, «La maison morte!» me disais-je quand la nuit tombait, en regardant quelquefois du perron de notre caserne les détenus revenus de la corvée, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine à la caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs physionomies, j’essayais de deviner quels hommes c’étaient et quel pouvait être leur caractère. Ils rôdaient devant moi le front plissé ou très-gais, – ces deux aspects se rencontrent et peuvent même caractériser le bagne, – s’injuriaient ou causaient tout simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plongés en apparence dans leurs réflexions; les uns avec un air épuisé et apathique; d’autres avec le sentiment d’une supériorité outrecuidante (eh quoi, même ici!), le bonnet sur l’oreille, la touloupe jetée sur l’épaule, promenant leur regard hardi et rusé, leur persiflage impudemment railleur.- «Voilà mon milieu, mon monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas, mais avec lequel je dois vivre…»
Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j’aimais prendre le thé afin de n’être pas seul, et de l’interroger au sujet des différents forçats. Entre parenthèses, je dirai que le thé, au commencement de ma réclusion, fit presque ma seule nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en ma compagnie et allumait lui-même notre piteux samovar de fer-blanc, fait à la maison de force et que M… m’avait loué.
Akim Akimytch buvait d’ordinaire un verre de thé (il avait des verres) posément, en silence, me remerciait quand il avait fini et se mettait aussitôt à la confection de ma couverture. Mais il ne put me dire ce que je désirais savoir et ne comprit même pas l’intérêt que j’avais à connaître le caractère des gens qui nous entouraient; il m’écouta avec un sourire rusé que j’ai encore devant les yeux. Non! pensais-je, je dois moi-même tout éprouver et non interroger les autres.
Le quatrième jour, les forçats s’alignèrent de grand matin sur deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, près des portes de la prison. Devant et derrière eux, des soldats, le fusil chargé et la baïonnette au canon.
Le soldat a le droit de tirer sur le forçat, si celui-ci essaye de s’enfuir, mais en revanche, il répond de son coup de fusil, s’il ne l’a pas fait en cas de nécessité absolue; il en est de même pour les révoltes de prisonniers; mais qui penserait à s’enfuir ostensiblement?
Un officier du génie arriva accompagné du conducteur ainsi que des sous-officiers de bataillons, d’ingénieurs et de soldats préposés aux travaux. On fit l’appel; les forçats qui se rendaient aux ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-là travaillaient dans la maison de force qu’ils habillaient tout entière. Puis les autres déportés se rendirent dans les ateliers, jusqu’à ce qu’enfin arriva le tour des détenus désignés pour la corvée. J’étais de ce nombre, – nous étions vingt. – Derrière la forteresse, sur la rivière gelée, se trouvaient deux barques appartenant à l’État, qui ne valaient pas le diable et qu’il fallait démonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans profit. À vrai dire, il ne valait pas grand’chose, car dans la ville le bois de chauffage était à un prix insignifiant. Tout le pays est couvert de forêts.
On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras croisés. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours à l’ouvrage avec mollesse et apathie; c’était tout juste le contraire quand le travail avait son prix, sa raison d’être, et quand on pouvait demander une tâche déterminée. Les travailleurs s’animaient alors, et bien qu’ils ne dussent tirer aucun profit de leur besogne, j’ai vu des détenus s’exténuer afin d’avoir plus vite fini; leur amour-propre entrait en jeu.
Quand un travail – comme celui dont je parlais – s’accomplissait plutôt pour la forme que par nécessité, on ne pouvait pas demander de tâche; il fallait continuer jusqu’au roulement du tambour, qui annonçait le retour à la maison de force à onze heures du matin.
La journée était tiède et brumeuse, il s’en fallait de peu que la neige ne fondit. Notre bande tout entière se dirigea vers la berge, derrière la forteresse, en agitant légèrement ses chaînes; cachées sous les vêtements, elles rendaient un son clair et sec à chaque pas. Deux ou trois forçats allèrent chercher les outils au dépôt.
Je marchais avec tout le monde; je m’étais même quelque peu animé, car je désirais voir et savoir ce que c’était que cette corvée. En quoi consistaient les travaux forcés? Comment travaillerai-je pour la première fois de ma vie?
Je me souviens des moindres détails. Nous rencontrâmes en route un bourgeois à longue barbe, qui s’arrêta et glissa sa main dans sa poche. Un détenu se détacha aussitôt de notre bande, ôta son bonnet, et reçut l’aumône, – cinq kopeks, – puis revint promptement auprès de nous. Le bourgeois se signa et continua sa route. Ces cinq kopeks furent dépensés le matin même à acheter des miches de pain blanc, que l’on partagea également entre tous.
Dans mon escouade, les uns étaient sombres et taciturnes, d’autres indifférents et indolents; il y en avait qui causaient paresseusement. Un de ces hommes était extrêmement gai et content, – Dieu sait pourquoi! – il chanta et dansa le long de la route, en faisant résonner ses fers à chaque bond: ce forçat trapu et corpulent était le même qui s’était querellé le jour de mon arrivée à propos de l’eau des ablutions, pendant le lavage général, avec un de ses camarades qui avait osé soutenir qu’il était un oiseau kaghane. On l’appelait Skouratoff. Il finit par entonner une chanson joyeuse dont le refrain m’est resté dans la mémoire:
«On m’a marié sans mon consentement,
Quand j’étais au moulin.»
Il ne manquait qu’une balalaïka [12].
Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste sévèrement relevée par plusieurs détenus, qui s’en montrèrent offensés.
– Le voilà qui hurle! fit un forçat d’un ton de reproche, bien que cela ne le regardât nullement.
– Le loup n’a qu’une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula) la lui a empruntée! ajouta un autre, qu’à son accent on reconnaissait pour un Petit-Russien.
– C’est vrai, je suis de Toula, répliqua immédiatement Skouratoff; – mais vous, dans votre Poltava, vous vous étouffiez de boulettes de pâte à en crever.
– Menteur! Que mangeais-tu toi-même? Des sandales d’écorce de tilleul [13] avec des choux aigres!
– On dirait que le diable t’a nourri d’amandes, ajouta un troisième.
– À vrai dire, camarades, je suis un homme amolli, dit Skouratoff avec un léger soupir et sans s’adresser directement à personne, comme s’il se fût repenti en réalité d’être efféminé. – Dès ma plus tendre enfance, j’ai été élevé dans le luxe, nourri de prunes et de pains délicats; mes frères, à l’heure qu’il est, ont un grand commerce à Moscou; ils sont marchands en gros du vent qui souffle, des marchands immensément riches, comme vous voyez.
– Et toi, que vendais-tu?
– Chacun a ses qualités. Voilà; quand j’ai reçu mes deux cents premiers…
– Roubles? pas possible? interrompit un détenu curieux, qui fit un mouvement en entendant parler d’une si grosse somme.
[12] Instrument de musique
[13] En temps de disette, les paysans mêlaient de l’écorce de tilleul à leur farine.