Le rouge et le noir
- Автор: Стендаль Фредерик
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le rouge et le noir». Краткое содержание книги:
Arrivés à l’appartement de l’évêque, de grands laquais bien chamarrés daignèrent à peine répondre au vieux curé que Monseigneur n’était pas visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu’en sa qualité de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d’être admis en tout temps auprès de l’évêque officiant.
L’humeur hautaine de Julien fut choquée de l’insolence des laquais. Il se mit à parcourir les dortoirs de l’antique abbaye, secouant toutes les portes qu’il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il se trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur, en habits noirs et la chaîne au cou. À son air pressé ces messieurs le crurent mandé par l’évêque et le laissèrent passer. Il fit quelques pas et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement sombre, et toute lambrissée de chêne noir; à l’exception d’une seule, les fenêtres en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette maçonnerie n’était déguisée par rien et faisait un triste contraste avec l’antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons, et que le duc Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On y voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères de l’Apocalypse.
Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s’arrêta en silence. À l’autre extrémité de la salle, près de l’unique fenêtre par laquelle le jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et, sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune homme avait l’air irrité; de la main droite il donnait gravement des bénédictions du côté du miroir.
Que peut signifier ceci? pensa-t-il. Est-ce une cérémonie préparatoire qu’accomplit ce jeune prêtre? C’est peut-être le secrétaire de l’évêque… Il sera insolent comme les laquais… ma foi, n’importe, essayons.
Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours la vue fixée vers l’unique fenêtre et regardant ce jeune homme qui continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre infini, et sans se reposer un instant.
À mesure qu’il approchait, il distinguait mieux son air fâché. La richesse du surplis garni de dentelle arrêta involontairement Julien à quelques pas du magnifique miroir.
Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la salle l’avait ému, et il était froissé d’avance des mots durs qu’on allait lui adresser.
Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant subitement l’air fâché, lui dit du ton le plus doux:
– Eh bien! Monsieur, est-elle enfin arrangée?
Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine: c’était l’évêque d’Agde. Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!…
Et il eut honte de ses éperons.
– Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du chapitre, M. Chélan.
– Ah! il m’est fort recommandé, dit l’évêque d’un ton poli qui redoubla l’enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, Monsieur, je vous prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l’a mal emballée à Paris; la toile d’argent est horriblement gâtée dans le haut. Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d’un air triste, et encore on me fait attendre!
– Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.
Les beaux yeux de Julien firent leur effet.
– Allez, Monsieur, répondit l’évêque avec une politesse charmante; il me la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre Messieurs du chapitre.
Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle, il se retourna vers l’évêque et le vit qui s’était remis à donner des bénédictions. Qu’est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c’est une préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu. Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant malgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.
Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l’évêque assis devant la glace; mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait encore la bénédiction. Julien l’aida à placer sa mitre. L’évêque secoua la tête.
– Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d’un air content. Voulez-vous vous éloigner un peu?
Alors l’évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant du miroir à pas lents, il reprit l’air fâché, et donnait gravement des bénédictions.
Julien était immobile d’étonnement; il était tenté de comprendre, mais n’osait pas. L’évêque s’arrêta, et le regardant avec un air qui perdait rapidement de sa gravité:
– Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien?
– Fort bien, Monseigneur.
– Elle n’est pas trop en arrière? cela aurait l’air un peu niais; mais il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako d’officier.
– Elle me semble aller fort bien.
– Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l’air trop léger.
Et l’évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.
C’est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s’exerce à donner la bénédiction.
Après quelques instants:
– Je suis prêt, dit l’évêque. Allez, Monsieur, avertir M. le doyen et Messieurs du chapitre.
Bientôt M. Chélan, suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n’avait pas aperçue. Mais cette fois il resta à son rang, le dernier de tous, et ne put voir l’évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se pressaient en foule à cette porte.
L’évêque traversait lentement la salle; lorsqu’il fut arrivé sur le seuil les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de désordre, la procession commença à marcher en entonnant un psaume. L’évêque s’avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort vieux. Julien se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à l’abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l’abbaye de Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides. On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait d’admiration pour une si belle cérémonie. L’ambition réveillée par le jeune âge de l’évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce prélat se disputaient son cœur. Cette politesse était bien autre chose que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Plus on s’élève vers le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces manières charmantes.