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N'espérez pas vous débarrasser des livres

Электронная книга - «N'espérez pas vous débarrasser des livres». Краткое содержание книги:

N'espérez pas vous débarrasser des livres - Du papyrus au fichier électronique, nous traversons deux mille ans d’histoire du livre à travers une discussion à la fois érudite et humoristique, savante et subjective, dialectique et anecdotique, curieuse et goûteuse. On y parcourt les temps et les lieux, les personnes réelles s’y mêlent aux personnages de fiction, on y fait l’éloge de la bêtise, on y analyse la passion du collectionneur, les raisons pour lesquelles telle époque engendre des chefs-d’œuvre, la manière dont fonctionnent la mémoire et le classement d’une bibliothèque. En ces temps d’obscurantisme galopant, c’est peut-être le plus bel hommage qui se puisse imaginer à la culture de l’esprit, et l’antidote le plus efficace au désenchantement.
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Des livres qui voudraient absolument parvenir jusqu’à nous

J.-P. de T. : Vous avez semble-t-il traqué certains livres, parfois avec une grande obstination. Pour compléter la série d’un auteur, ou bien pour enrichir vos thématiques. Simplement encore par amour du bel objet ou de ce que tel livre en particulier pouvait symboliser pour vous. Avez-vous des histoires à nous faire partager sur ce travail minutieux de détective ?

J.-C.C. : Je vous raconte à ce sujet une visite à la directrice des Archives nationales, il y a une dizaine d’années. Il faut savoir que chaque jour, aux Archives, en France comme dans tous les pays qui en possèdent, j’imagine, un camion vient chercher un monceau de vieux papiers qu’on a décidé de détruire. Car il faut bien faire de la place pour accueillir ce qui entre chaque jour aux Archives. Il faut détruire, là aussi, il faut filtrer, c’est la loi du monde.

Avant que le camion ne vienne prendre livraison, on fait passer quelquefois ceux qu’on appelle les « papiéristes », des amateurs de vieux papiers, actes notariés, contrats de mariage, qui viennent et se servent gracieusement dans ce qui va être détruit. La directrice me raconte qu’elle arrive un jour à son bureau et s’apprête à entrer dans l’enceinte du bâtiment, lorsqu’un de ces camions en sort et passe juste devant elle. C’est l’idée que j’aime toujours beaucoup de l’« œil exercé ». De l’œil qui a appris à voir, de l’œil qui n’attendait que ça. Elle s’écarte donc pour laisser sortir le camion et là elle voit, dépassant d’un gros ballot, un bout de papier de couleur jaunâtre. Elle fait immédiatement arrêter le camion, défaire un câble, ouvrir le ballot en question et tombe sur une des rares affiches connues de L’Illustre-Théâtre de Molière au temps où il opérait encore en province ! Comment l’affiche était-elle arrivée là ? Et pourquoi l’envoyait-on à la crémation ? Combien de documents précieux, de livres rares, ont été livrés à la destruction par simple distraction, inadvertance, négligence ? Les négligents ont fait plus de dégâts, peut-être, que les destructeurs.

U.E. : Un collectionneur doit en effet posséder cet œil exercé dont vous parlez. Il y a quelques mois, j’étais à Grenade, et, après avoir vu l’Alhambra et toutes les choses que je devais voir, un ami m’a amené, à ma demande, consulter les rayonnages d’une librairie de livres anciens. Il régnait là un désordre peu commun et je farfouillais sans grand succès parmi un amoncellement de livres en espagnol qui ne présentaient pas pour moi le moindre intérêt, lorsque, tout d’un coup, mon regard est attiré par deux ouvrages que je demande qu’on sorte. J’étais tombé sur deux ouvrages de mnémotechnique en espagnol. J’en ai payé un et le vendeur m’a fait cadeau de l’autre. Vous pourrez me dire que c’est là un coup de chance et qu’il devait peut-être exister d’autres trésors chez ce libraire. Je suis certain que non. Il y a une espèce de flair canin qui vous fait aller droit à votre proie.

J.-C.C. : Il m’est arrivé d’accompagner mon ami Gérard Oberlé, libraire bien connu et excellent écrivain, chez des bouquinistes. Il entre dans une boutique et regarde très lentement les rayons, en silence. A un moment donné, il se dirige vers LE livre qui l’attendait. C’est le seul qu’il touche et le seul qu’il prend. La dernière fois il s’agissait du livre que Samuel Beckett a écrit sur Proust, difficile à trouver en édition originale. J’ai connu aussi, rue de l’Université, un excellent libraire spécialisé en livres et objets scientifiques. Etudiant, il me laissait entrer dans sa boutique, ainsi que mes copains, sachant très bien que nous ne pouvions rien lui acheter. Mais il nous parlait, il nous montrait de belles choses. C’est un de ceux qui ont formé mon goût. Il habitait rue du Bac, de l’autre côté du boulevard Saint-Germain. Il rentre un soir chez lui, remonte la rue du Bac, traverse le boulevard et, poursuivant son chemin, il aperçoit, sortant d’une poubelle, un morceau de laiton qui attire son regard. Il s’arrête, soulève le couvercle, « fait » la poubelle et en retire une des douze machines à calculer fabriquées par Pascal lui-même. Un objet sans prix. Elle est maintenant au CNAM, le Conservatoire national des arts et métiers. Qui l’y avait jetée ? Et quelle coïncidence que cet œil exercé soit passé très précisément ce soir-là !

U.E. : Je riais tout à l’heure en évoquant ma découverte chez ce libraire de Grenade. Tout simplement parce que, pour être honnête, je ne suis pas certain du tout qu’il n’existait pas, chez lui, un troisième ouvrage qui m’aurait passionné tout autant que les deux autres. Peut-être votre ami libraire est-il passé trois fois près d’un objet qui lui faisait signe, mais sans le voir, et n’a-t-il remarqué la machine de Pascal que la quatrième fois.

J.-C.C. : Il existe dans la langue catalane un texte fondateur qui date du XIIIe siècle. Ce manuscrit, long de deux pages seulement, a disparu depuis longtemps, mais une version imprimée existe, datant du XVe siècle. Il s’agit donc d’une version incunable, rarissime. C’est évidemment l’incunable le plus précieux du monde pour un amateur catalan. Il se trouve que je connais un libraire de Barcelone qui, après des années de recherche, comme un détective tenace sur une piste effacée, a fini par dénicher le précieux incunable. Il l’a acheté et revendu à la bibliothèque de Barcelone pour un prix qu’il ne m’a pas révélé mais qui devait être assez remarquable.

Quelques années passent. Le même libraire achète un jour un gros in-folio du XVIIIe siècle dont la reliure, comme c’était souvent le cas, est bourrée de vieux papiers. Il fait alors ce qu’on fait dans un cas semblable, il fend la reliure délicatement avec un rasoir pour la vider. Et parmi les vieux papiers qui sont là, il trouve le manuscrit du XIIIe siècle, supposé perdu depuis longtemps. Le manuscrit même, l’original. Il a cru s’évanouir. Le vrai trésor était là. Il l’attendait. Quelqu’un l’avait glissé là par pure ignorance.

U.E. : Quaritch, le plus important libraire-antiquaire anglais et peut-être du monde, a organisé une exposition et un catalogue à partir des seuls manuscrits trouvés dans les reliures. Il y avait même la description très minutieuse d’un manuscrit ayant survécu à l’incendie de la bibliothèque du Nom de la rose¸ manuscrit complètement inventé par eux, évidemment. Je m’en suis aperçu (il suffisait de contrôler les dimensions pour s’apercevoir qu’il était grand comme un timbre-poste) et c’est ainsi que nous sommes devenus amis. Mais beaucoup de personnes avaient cru qu’il s’agissait d’un document authentique.

J.-C.C. : Croyez-vous possible qu’on trouve encore une tragédie de Sophocle ?

U.E. : Nous étions récemment agités par une grande polémique, en Italie, à propos du papyrus d’Artémidore acquis au prix fort par la Fondation bancaire San Paolo de Turin. Les deux plus grands spécialistes italiens se battent : ce texte attribué au géographe grec Artémidore est-il authentique ou bien est-ce un faux ? Chaque jour nous trouvons dans la presse l’intervention fracassante d’un nouveau spécialiste qui vient confirmer ou infirmer ce qui a été publié la veille. Tout cela pour dire que nous continuons à voir réapparaître ici ou là des vestiges plus ou moins riches du passé. Il n’y a que cinquante ans que nous avons retrouvé les manuscrits de la mer Morte. Je crois que la probabilité de retrouver ces documents est plus grande de nos jours, où nous construisons davantage, où nous remuons davantage la terre. Il existe aujourd’hui plus de probabilités de retrouver un manuscrit de Sophocle qu’au temps de Schliemann.

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