Au Bonheur Des Dames
- Автор: Zola Émile
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Au Bonheur Des Dames». Краткое содержание книги:
– Comment! c'est vous!
– Oui, c'est moi, un peu bousculée seulement.
– N'est-ce pas? il y a du monde, on ne circule plus… Et le salon oriental?
– Ravissant!
– Mon Dieu! quel succès!… Restez donc, nous irons là-haut ensemble.
– Non, merci, j'en viens.
Hutin attendait, cachant son impatience sous le sourire qui ne quittait pas ses lèvres. Est-ce qu'elles allaient le tenir longtemps là? Les femmes vraiment se gênaient peu, c'était comme si elles lui avaient volé de l'argent dans sa bourse. Enfin, Mme Guibal s'éloigna, continua sa lente promenade en tournant d'un air ravi, autour du grand étalage de soies.
– Moi, à votre place, j'achèterais le manteau tout fait, dit Mme Desforges en revenant au Paris-Bonheur, ça vous coûtera moins cher.
– Il est vrai qu'avec les garnitures et la façon, murmura Mme Marty. Puis, on a le choix.
Toutes trois s'étaient levées. Mme Desforges reprit, debout devant Hutin:
– Veuillez nous conduire aux confections.
Il resta saisi, n'étant pas habitué à de pareilles défaites. Comment! la dame brune n'achetait rien! son flair l'avait donc trompé! Il abandonna Mme Marty, il insista auprès d'Henriette, essaya sur elle sa puissance de bon vendeur.
– Et vous, madame, ne désirez-vous pas voir nos satins, nos velours?… Nous avons des occasions extraordinaires.
– Merci, une autre fois, répondit-elle tranquillement, en ne le regardant pas plus qu'elle n'avait regardé Mignot.
Hutin dut reprendre les articles de Mme Marty et marcher devant ces dames, pour les mener aux confections. Mais il eut encore la douleur de voir que Robineau était en train de vendre à Mme Boutarel un fort métrage de soie. Décidément, il n'avait plus de nez, il ne ferait pas quatre sous. Une rage d'homme dépouillé, mangé par les autres, s'aigrissait sous la correction aimable de ses manières.
– Au premier, mesdames, dit-il, sans cesser de sourire.
Ce n'était plus chose facile que de gagner l'escalier. Une houle compacte de têtes roulait sous les galeries, s'élargissant en fleuve débordé au milieu du hall. Toute une bataille du négoce montait, les vendeurs tenaient à merci ce peuple de femmes, qu'ils se passaient des uns aux autres, en luttant de hâte. L'heure était venue du branle formidable de l'après-midi, quand la machine surchauffée, menait la danse des clientes et leur tirait l'argent de la chair. À la soie surtout, une folie soufflait, le Paris-Bonheur ameutait une foule telle, que, pendant plusieurs minutes, Hutin ne put faire un pas; et Henriette, suffoquée, ayant levé les yeux, aperçut en haut de l'escalier Mouret, qui revenait toujours à cette place, d'où il voyait la victoire. Elle sourit, espérant qu'il descendrait la dégager. Mais il ne la distinguait même pas dans la cohue, il était encore avec Vallagnosc, occupé à lui montrer la maison, la face rayonnante de triomphe. Maintenant, la trépidation intérieure étouffait les bruits du dehors; on n'entendait plus ni le roulement des fiacres, ni le battement des portières; il ne restait, au-delà du grand murmure de la vente, que le sentiment de Paris immense, d'une immensité qui toujours fournirait des acheteuses. Dans l'air immobile, où l'étouffement du calorifère, attiédissait l'odeur des étoffes, le brouhaha augmentait, fait de tous les bruits, du piétinement continu, des mêmes phrases cent fois répétées autour des comptoirs, de l'or sonnant sur le cuivre des caisses assiégées par une bousculade de porte-monnaie, des paniers roulants dont les charges de paquets tombaient sans relâche dans les caves béantes. Et, sous la fine poussière, tout arrivait à se confondre, on ne reconnaissait pas la division des rayons: là-bas, la mercerie paraissait noyée; plus loin, au blanc, un angle de soleil, entré par la vitrine de la rue Neuve Saint-Augustin, était comme une flèche d'or dans la neige; ici, à la ganterie et aux lainages, une masse épaisse de chapeaux, et de chignons barrait les lointains du magasin. On ne voyait même plus les toilettes, les coiffures seules surnageaient, bariolées de plumes et de rubans; quelques chapeaux d'homme mettaient des taches noires, tandis que le teint pâle des femmes, dans la fatigue et la chaleur, prenait des transparences de camélia. Enfin, grâce à ses coudes vigoureux, Hutin ouvrit un chemin à ces dames en marchant devant elles. Mais, quand elle eut monté l'escalier, Henriette ne trouva plus Mouret, qui venait de plonger Vallagnosc en pleine foule, pour achever de l'étourdir, et pris lui-même du besoin physique de ce bain du succès. Il perdait délicieusement haleine, c'était là contre ses membres comme un long embrassement de toute sa clientèle.
– À gauche, mesdames, dit Hutin, de sa voix prévenante, malgré son exaspération qui grandissait.
En haut, l'encombrement était le même. On envahissait jusqu'au rayon de l'ameublement, le plus calme d'ordinaire. Les châles, les fourrures, la lingerie grouillaient de monde. Comme ces dames traversaient le rayon des dentelles, une nouvelle rencontre se produisit. Mme de Boves était là, avec sa fille Blanche, toutes deux enfoncées dans des articles que Deloche leur montrait. Et Hutin dut faire encore une station, le paquet à la main.
– Bonjour!… Je pensais à vous.
– Moi, je vous ai cherchée. Mais comment voulez-vous qu'on se retrouve, au milieu de ce monde?
– C'est magnifique, n'est-ce pas?
– Éblouissant, ma chère. Nous ne tenons plus debout.
– Et vous achetez?
– Oh! non, nous regardons. Ça nous repose un peu, d'être assises.
En effet, Mme de Boves, n'ayant guère dans son porte-monnaie que l'argent de sa voiture, faisait sortir des cartons, toutes sortes de dentelles, pour le plaisir de les voir et de les toucher. Elle avait senti chez Deloche le vendeur débutant, d'une gaucherie lente, qui n'ose résister aux caprices des dames; et elle abusait de sa complaisance effarée, elle le tenait depuis une demi-heure, demandant toujours de nouveaux articles. Le comptoir débordait, elle plongeait les mains dans ce flot montant de guipures, de malines, de valenciennes, de chantilly, les doigts tremblants de désir, le visage peu à peu chauffé d'une joie sensuelle; tandis que Blanche, près d'elle, travaillée de la même passion, était très pâle, la chair soufflée et molle.
Cependant, la conversation continuait, Hutin les aurait giflées, immobile, attendant leur bon plaisir.
– Tiens! dit Mme Marty, vous regardez des cravates et des voilettes pareilles aux miennes.
C'était vrai, Mme de Boves, que les dentelles de Mme Marty tourmentaient depuis le samedi, n'avait pu résister au besoin de se frotter du moins aux mêmes modèles, puisque la gêne où son mari la laissait ne lui permettait pas de les emporter. Elle rougit légèrement, elle expliqua que Blanche avait voulu voir les cravates de blonde espagnole. Puis, elle ajouta:
– Vous allez aux confections… Eh bien! à tout à l'heure. Voulez-vous dans le salon oriental?
– C'est ça, dans le salon oriental… Hein? superbe!
Elles se séparèrent en se pâmant, au milieu de l'encombrement produit par la vente des entre-deux et des petites garnitures à bas prix. Deloche, heureux d'être occupé, s'était remis à vider les cartons devant la mère et la fille. Et, lentement, parmi les groupes pressés le long des comptoirs, l'inspecteur Jouve se promenait de son allure militaire, étalant sa décoration, gardant ces marchandises précieuses et fines, si faciles à cacher au fond d'une manche. Quand il passa derrière Mme de Boves, surpris de la voir les bras plongés dans un tel flot de dentelles, il jeta un regard vif sur ses mains fiévreuses.
– À droite, mesdames, dit Hutin en reprenant sa marche.
Il était hors de lui. N'était-ce donc pas assez de lui faire manquer une vente, en bas? Voilà qu'elles l'attardaient maintenant, à chaque détour du magasin! Et, dans son irritation, il y avait surtout la rancune des rayons de tissus contre les rayons d'articles confectionnés, en lutte continuelle, se disputant les clientes, se volant leur tant pour cent et leur guelte. La soie, plus que les lainages encore, enrageait, lorsqu'il lui fallait conduire aux confections une dame, qui se décidait pour un manteau, après s'être fait montrer des taffetas et des failles.
– Mademoiselle Vadon! dit Hutin d'une voix qui se fâchait, lorsqu'il fut enfin dans le comptoir.
Mais celle-ci passa sans l'écouter, toute à une vente qu'elle bâclait. La pièce était pleine, une queue de monde la traversait dans un bout, entrant et sortant par la porte des dentelles et celle de la lingerie, qui se faisaient face; tandis que, au fond, des clientes en taille essayaient des vêtements, les reins cambrés devant les glaces. La moquette rouge étouffait le bruit des pas, la voix haute et lointaine du rez-de-chaussée se mourait, ce n'était plus que le murmure discret; la chaleur d'un salon, alourdie par toute une cohue de femmes.