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Ensemble, c’est tout

Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:

Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents ? C'est de la foutaise, ton
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
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� Mais je ne vais pas rester l� tr�s longtemps, vous le savez bien...

� Moi non plus. Lui non plus, mais en attendant, t�chons de vivre en bon voisinage... Le monde est d�j� assez redoutable sans nous, n'est-ce pas ? Et puis vous me fai... faites b�gayer quand vous dites des b�... b�tises...

Elle se leva pour �teindre la bouilloire.

� Vous, vous n'avez pas l'air convaincu...

� Si, si, je vais essayer. Mais, bon, je ne suis pas tr�s dou�e dans les rapports de force... En g�n�ral je jette l'�ponge avant de chercher des arguments...

� Pourquoi ?

� Parce que.

� Parce que c'est moins fatigant ?

� Oui.

� Ce n'est pas une bonne strat�gie, croi... croyez-moi. A long terme, �a vous perdra.

� �a m'a d�j� perdue.

� � propos de strat�gie, je vais suivre une conf�rence pa... passionnante sur l'art militaire de Napol�on Bonaparte la semaine prochaine, vous voulez m'accompagner ?

� Non, mais allez-y, tiens, je vous �coute : parlez-moi de Napol�on...

�Ah ! Vaste sujet... Vous d�sirez une rondelle de ci... citron ?

� Hol�, Bijou ! je ne touche plus au citron, moi ! Je ne touche plus � rien, d'ailleurs...

Il lui fit les gros yeux :

� Au... au-dessus de la m�l�e, j'ai dit.

6

Le Temps Retrouv�, pour un endroit o� ils allaient tous crever, c'�tait vraiment bien vu comme nom... N'importe quoi...

Franck �tait de mauvaise humeur. Sa grand-m�re ne lui adressait plus la parole depuis qu'elle vivait ici et il �tait oblig� de se creuser le ciboulot d�s le p�riph' pour trouver des choses � lui raconter. La premi�re fois, il avait �t� pris de court et ils s'�taient observ�s en chiens de fa�ence pendant tout l'apr�s-midi... Finalement, il s'�tait post� devant la fen�tre et avait comment� � haute voix ce qui se passait sur le parking : les vieux qu'on chargeait, ceux qu'on d�chargeait, les couples qui s'engueulaient, les enfants qui couraient entre les voitures, celui-l� qui venait de se manger une taloche, la jeune fille qui pleurait, le roadster Porsche, la Ducati, la s�rie 5 flambant neuve et le va-et-vient incessant des ambulances. Une journ�e passionnante, vraiment.

C'�tait madame Carminot qui avait pris en charge le d�m�nagement et il �tait arriv� comme une fleur le premier lundi, sans se douter une seconde de ce qui l'attendait...

L'endroit d'abord... Finance oblige, il s'�tait rabattu sur une maison de retraite publique construite � la va-vite aux confins de la ville entre un Buffalo Grill et une d�chetterie industrielle. Une ZAC, une ZIF, une ZUP, une merde. Une grosse merde pos�e au milieu de nulle part. Il s'�tait perdu et avait tourn� pendant plus d'une heure au milieu de tous ces hangars gigantesques en cherchant un nom de rue qui n'existait pas et en s'ar r�tant � chaque rond-point pour essayer de d�crypter des plans imbitables, et quand enfin, il avait b�quille et enlev� son casque, il avait �t� presque soulev� de terre par une bourrasque de vent. � Non, mais, c'est quoi ce d�lire ? Depuis quand on installe les vieux dans les courants d'air ? J'ai toujours entendu dire que le vent, �a leur rongeait la t�te, moi... Oh putain... Dites-moi que c'est pas vrai... Qu'elle est pas l�... Piti�... Dites-moi que je me suis tromp�... �

Il faisait une chaleur � crever l�-dedans, et, au fur et � mesure qu'il s'�tait approch� de sa chambre, il avait senti sa gorge se resserrer, se resserrer, se resserrer tellement qu'il lui avait fallu plusieurs minutes avant de pouvoir prononcer le moindre mot.

Tous ces vioques, moches, tristes, d�primants, geignants, g�missants avec leurs bruits de savates, de dentiers, de succion, leurs gros ventres et leurs bras squelettiques. Celui-ci avec son tuyau dans le nez, l'autre, l�, qui couinait tout seul dans son coin et celle-ci, compl�tement recroquevill�e sur son fauteuil roulant comme si elle sortait d'une crise de t�tanie... On lui voyait m�me ses bas et sa couche...

Et cette chaleur, bordel ! Pourquoi ils ouvraient jamais les fen�tres ? Pour les faire clamser plus vite ?

Quand il �tait revenu la fois suivante, il avait gard� son casque jusqu'� la chambre 87 pour ne plus voir tout �a, mais une infirmi�re l'avait chop� et lui avait ordonn� de l'enlever imm�diatement parce qu'il effrayait ses pensionnaires.

Sa M�m� ne lui adressait plus la parole, mais cherchait son regard pour le soutenir, le d�fier et lui faire honte : � Alors ? Tu es fier de toi, mon petit ? R�ponds-moi. Tu es fier de toi ? � Voil� ce qu'elle lui r�p�tait en silence pendant qu'il soulevait les voilages et cherchait sa moto du regard.

Il �tait trop �nerv� pour pouvoir s'endormir. Il continuait de tirer le fauteuil pr�s de son lit, cherchait des mots, des phrases, des anecdotes, des conneries et puis, de guerre lasse, finissait par allumer la t�l�vision. Il ne la regardait pas, il regardait la pendule derri�re et d�comptait sa pr�sence : dans deux heures, je me casse, dans une heure je me casse, dans vingt minutes...

Exceptionnellement, il �tait venu un dimanche cette semaine-l� parce que Potelain n'avait pas eu besoin de ses services. Il avait travers� le hall en trombe, haussant juste les �paules en d�couvrant la nouvelle d�coration trop criarde et tous ces pauvres vieux coiff�s de chapeaux pointus.

� Qu'est-ce qui se passe, c'est carnaval ? avait-il demand� � la dame en blouse qui prenait l'ascenseur avec lui.

� On r�p�te un petit spectacle pour No�l... Vous �tes le petit-fils de madame Lestafier, n'est-ce pas ?

� Oui.

� Elle n'est pas tr�s coop�rative votre grand-m�re...

� Ah?

� Non. C'est le moins qu'on puisse dire... Une vraie t�te de mule...

� Je croyais qu'elle n'�tait comme �a qu'avec moi. Je pensais qu'avec vous, elle �tait plus euh... plus facile...

� Oh, avec nous, elle est charmante. Une perle. Une merveille de gentillesse. Mais c'est avec les autres que �a se passe mal... Elle ne veut pas les voir et pr�f�re ne pas manger plut�t que de descendre dans la salle commune...

� Alors quoi ? Elle ne mange pas ?

� Eh bien, nous avons fini par c�der... Elle reste dans sa chambre...

Comme elle ne l'attendait que le lendemain, elle fut surprise de le voir et n'eut pas le temps d'enfiler son costume de vieille dame outrag�e. Pour une fois, elle n'�tait pas dans son lit, mauvaise et droite comme un piquet, elle �tait assise devant la fen�tre et cousait quelque chose.

� M�m� ?

Oh zut, elle aurait voulu prendre son air pinc� mais n'avait pu s'emp�cher de lui sourire.

� Tu regardes le paysage ?

Elle avait presque envie de lui dire la v�rit� : � Tu te moques de moi ? Quel paysage ? Non. Je te guette, mon petit. Je passe mes journ�es � te guetter... M�me quand je sais que tu ne viendras pas, je suis l�. Je suis toujours l�... Tu sais, maintenant je reconnais le bruit de ta motocyclette au loin et j'attends de te voir enlever ton casque pour me fourrer dans mon lit et te pr�senter ma soupe � la grimace... � Mais elle prit sur elle et se contenta de ronchonner.

Il se laissa tomber � ses pieds et s'adossa contre le radiateur.

� �a va ?

� Mmm.

� Qu'est-ce que tu fais ?

� ...

� Tu fais la gueule ?

� ...

Ils se tinrent par la barbichette pendant un bon quart d'heure puis il se frotta la t�te, ferma les yeux, soupira, se d�cala un peu pour se retrouver bien en face d'elle et l�cha d'une voix monocorde :

� �coute-moi, Paulette Lestafier, �coute-moi bien : � Tu vivais seule dans une maison que tu adorais et que j'adorais aussi. Le matin, tu te levais � l'aube, tu pr�parais ta Ricor� et tu la buvais en regardant la cou-leur des nuages pour savoir quel temps il allait faire. Ensuite, tu nourrissais ton petit monde, c'est �a ? Ton chat, les chats des voisins, tes rouges-gorges, tes m�sanges et tous les piafs de la cr�ation. Tu prenais ton s�cateur et tu faisais leur toilette � tes fleurs avant la tienne. Tu t'habillais, tu guettais le passage du facteur ou celui du boucher. Le gros Michel, cet escroc qui te coupait toujours des biftecks de 300 grammes quand tu lui en demandais 100 alors qu'il savait tr�s bien que tu n'avais plus de dents... Oh ! mais tu ne disais rien. Tu avais trop peur qu'il oublie de klaxonner le mardi suivant... Le reste tu le faisais bouillir pour donner du go�t � ton potage. Vers onze heures, tu prenais ton cabas et tu allais jusqu'au caf� du p�re Grivaud pour acheter ton journal et ton pain de deux livres. Il y avait bien longtemps que tu n'en mangeais plus, mais tu le prenais quand m�me... Pour l'habitude... Et pour les oiseaux... Souvent tu croisais une vieille copine qui avait lu la rubrique n�crologique avant toi et vous parliez de vos morts en soupirant. Ensuite, tu lui donnais de mes nouvelles. M�me si tu n'en avais pas... Pour ces gens-l�, j'�tais d�j� aussi c�l�bre que Bocuse, pas vrai ? Tu vivais seule depuis presque vingt ans, mais tu continuais de mettre une nappe propre et de te dresser un joli couvert avec un verre � pied et des fleurs dans un vase. Si je me souviens bien, au printemps, c'�tait des an�mones, l'�t� des reines-marguerites et en hiver, tu achetais un bouquet sur le march� en te r�p�tant � chaque repas qu'il �tait bien laid et que tu l'avais pay� trop cher... L'apr�s-midi, tu faisais une petite sieste sur le canap� et ton gros matou acceptait de venir sur tes genoux quelques instants. Tu terminais ensuite ce que tu avais entrepris dans le jardin ou au potager le matin m�me. Oh, le potager... Tu n'y faisais plus grand-chose, mais quand m�me, il te nourrissait un peu et tu bichais quand Yvonne achetait ses carottes au supermarch�. Pour toi, c'�tait le comble du d�shonneur...

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