— Vide ? s’exclama David. Que voulez-vous dire par là ?
Evelyn et lui étaient aux derniers rangs du théâtre bourré à craquer. Au-dessous d’eux, sur la scène circulaire, une ravissante danseuse et son athlétique partenaire étaient en train d’exécuter un admirable pas de deux qui coupait le souffle aux spectateurs venus assister à cette représentation de La Belle au Bois Dormant.
— Il est vide, répéta à voix basse Evelyn, indifférente à la chorégraphie. Ce cylindre est entièrement vide.
— Une coquille creuse ? fit David sur le même ton, les yeux fixés sur la scène.
— Non. Un paysagiste est passé par là. C’est une jungle tropicale. Mais il n’y a personne. Pas un chat !
C’était une exhibition du Bolchoï. Les danseurs étaient à Moscou. Leur image était transmise électroniquement sur Île Un sous forme de projections holographiques en relief donnant l’impression qu’ils étaient aussi réels que s’ils se trouvaient sur la scène de la colonie. Une boucle de feed-back permettait aux réactions du public d’Île Un — surtout des applaudissements et des bravos — de se fondre à celles du public moscovite en chair et en os de sorte qu’il se créait un échange émotionnel entre les spectateurs et les artistes.
David se tourna vers Evelyn qui le scrutait intensément.
— Alors ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Sortons.
Les balletomanes mécontents protestèrent quand le couple se faufila vers la sortie en leur marchant sur les pieds. Avant de quitter la salle, David regarda une dernière fois la scène.
J’aimerais être capable de contrôler pareillement mon corps, pensa-t-il. Il avait brièvement tâté de la danse mais avait constaté qu’il était trop emprunté pour cette forme d’art. Même dans les sections de gravité nulle où des mémés obèses pouvaient facilement exécuter des figures dont aucune ballerine n’eût jamais rêvé sur la Terre, il avait conclu que la chorégraphie ne convenait pas à son tempérament.
Quand ils furent sortis du théâtre, les deux jeunes gens s’engagèrent sans hâte sur le chemin sinueux qui traversait l’un des villages épars de la colonie, pour regagner l’appartement d’Evelyn.
— Comment savez-vous tant de choses sur le cylindre B ? Il est interdit d’accès.
— J’y suis allée, répondit Evelyn avec un sourire un rien espiègle. En douce.
— Non ? Quand ça ?
— Cet après-midi.
Les magasins étaient encore presque tous ouverts. Il était encore tôt. Avisant une terrasse, David désigna de la main une table en forme de tambour.
— Comment avez-vous fait ? s’enquit-il tandis qu’ils prenaient place. L’entrée en est interdite sauf…
— Je m’y suis introduite par effraction, expliqua simplement Evelyn. Je tenais absolument à savoir ce qu’il y avait à l’intérieur. Alors, j’ai fait sauter deux serrures électroniques pour jeter un coup d’œil.
David était sidéré. Il était dépassé et ne savait plus quoi dire. Par effraction ? En trafiquant les serrures ?
Le haut-parleur encastré dans le plateau de la table grésilla :
— Qu’est-ce que ce sera ?
Evelyn tressaillit sous l’effet de la surprise mais elle se ressaisit aussitôt et répondit :
— Un whisky-soda, je vous prie.
— Avec des glaçons ?
— Un seul.
— Pour le whisky, avez-vous une marque préférée ?
— Non. Juste un bon pur malt.
— C’est noté. Nos palpeurs ont détecté la présence de deux personnes à cette table. Qu’est-ce que la seconde désire ?
— Des palpeurs ? (Evelyn avait l’air un peu étonnée.)
— Un verre de rosé, commanda David.
— Si vous voulez bien consulter la carte des vins pour faire votre choix…
Une petite section rectangulaire de la table s’éclaira : c’était un écran.
— Non, ce n’est pas la peine. Donnez-moi juste un rosé local. N’importe quelle année si elle n’est pas trop récente.
— Parfaitement, monsieur.
L’écran s’éteignit. Evelyn tapota la grille du haut-parleur du bout de l’ongle.
— C’est coupé ? On ne peut pas nous entendre ?
David fit un signe de dénégation.
— C’est un ordinateur. Ici, tout est électronique. Même les serveurs sont des robots.
Il tendit le doigt vers l’un d’eux et Evelyn trouva que le « garçon » ressemblait à s’y méprendre aux tables de la terrasse : c’était une sorte de tambour en matière plastique de la hauteur de la taille d’un homme qui se dirigeait vers eux en pivotant sur lui-même. Des verres étaient posés sur sa surface supérieure. Il fit halte devant un groupe de quatre consommateurs qui se servirent eux-mêmes.
— C’est un robot ? fit Evelyn. Je n’en avais encore jamais vu.
Le robot rentra à l’intérieur de l’établissement en se faufilant avec dextérité entre les tables et dans la petite foule qui allait et venait devant l’entrée.
— Je sais que la cafétéria du centre d’instruction est entièrement automatisée, reprit la jeune femme. Les restaurants des villages le sont aussi ?
— Presque tous. Les gens ne viennent pas sur Île Un pour être larbins et nos ingénieurs ont dû mettre au point ces robots spécialisés, pas très intelligents mais capables d’accomplir un nombre limité de besognes. Nous commençons à en vendre à la Terre. Cela fait un petit revenu supplémentaire pour la colonie.
— Et ça supprime encore des emplois pour ceux qui ont besoin de travailler !
— Ça donne du travail à ceux qui construisent et entretiennent ces robots, riposta David.
— Et les riches s’enrichissent davantage. Un chasseur d’hôtel qui n’a pas d’instruction ne deviendra jamais un informaticien.
— Si. Si on lui donne l’éducation qu’il n’a pas.
— Il y a peu de chance ! À partir de douze ans, on ne peut plus rien enseigner aux enfants : malnutrition depuis la naissance, milieu familial déficient, écoles médiocres… si jamais ils y vont…
Elle s’interrompit. Le robot venait vers eux en pivotant, deux verres posés sur un plateau. David tapa son numéro de crédit sur le clavier dont le tambour était équipé. Il y eut un bref bourdonnement, un voyant vert clignota pour confirmer que tout était en ordre et le robot dit en français « À votre santé ! », ce qui arracha un sourire à Evelyn, avant de faire demi-tour.