La Marquise De Pompadour Tome I
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Marquise De Pompadour Tome I». Краткое содержание книги:
Voilà ce que pensait cette fille extraordinaire, lorsqu’un soir celle qu’elle considérait comme sa mère, Mme Héloïse Poisson, lui dit en la regardant fixement:
– Viens, mon enfant, allons prier… nous aussi!
– Prier! s’exclama Jeanne étonnée.
– Oui, prier, comme prie Paris tout entier, comme prie le royaume, du nord au midi…
– Prier!… Pourquoi? Pour qui?
– Pour le roi!…
Jeanne n’était ni croyante ni incroyante: elle n’avait jamais arrêté sa pensée sur les questions d’au-delà. Quant au roi, il lui était indifférent. Jeanne ne connaissait qu’un dieu et un roi: son caprice. Pourtant, elle suivit Héloïse Poisson jusqu’à la plus proche église.
Le spectacle que présentait Paris tenait du rêve et du prodige: il est demeuré unique dans les fastes de la France. Les rues étaient noires d’une foule énorme, incalculable; et l’aspect de cette foule était saisissant et ne ressemblait à aucun autre aspect de foule. Des fleuves d’hommes coulaient lentement et silencieusement vers des océans de peuple qui se formaient autour de chaque église. Un vaste murmure indistinct: on parlait bas, comme si Paris eût été la chambre d’un agonisant. Ici, là, un peu partout, de ce silence montait soudain un sanglot; et, alors, comme à un signal funèbre, les lamentations éclataient, puis tout retombait au silence. Les portes de toutes les églises étaient ouvertes, et les foules qui n’avaient pu entrer s’agenouillaient dans la rue, sous une petite pluie fine.
Quelle catastrophe avait donc frappé ce peuple? Quelle affreuse calamité le précipitait à cette crise de douleur, de larmes et de prières, qui demeure un des phénomènes les plus étonnants de l’histoire? Quoi! Chacune de ces familles avait-elle été visitée par la mort? Quelle peste, quelle hécatombe? Quoi, enfin?
Le roi était malade!…
Qui pourra jamais mesurer les espérances que le peuple avait dû placer en Louis XV! Ces espérances devaient être infinies comme ses misères, puisque sa douleur si vraie, si auguste et si touchante, éclata avec une telle force!
La déception devait être terrible. Elle porte un nom de tonnerre, et s’appelle: Quatre-vingt-treize!
Mais à l’époque dont nous parlons, Paris en était encore à l’espérance.
Et cette espérance souverainement naïve, cette espérance qui arrache au poète des larmes de compassion, qui stupéfie l’historien et déroute le philosophe, cette espérance d’une nation qui sortait à peine des tyrannies du grand règne et des orgies de la Régence, se traduisait par une douleur imposante à la seule annonce que Louis était malade.
Impressionnable au suprême degré, Jeanne souffrit de toute cette souffrance éparse, elle pleura de voir tant de larmes, et le deuil de Paris endeuilla son âme.
Pendant les quelques jours que durèrent les prières, elle s’exalta peu à peu. Il sembla que toute la douleur de la ville immense fût venue se cristalliser en elle. Son esprit, son cœur, toute sa pensée se donnèrent à ce roi qu’elle n’avait jamais vu, et lorsque la nouvelle se répandit que Louis XV était sauvé, Jeanne pâlit d’une joie puissante et s’évanouit dans les bras d’Héloïse Poisson qui eut alors un singulier sourire.
Dès ce jour, la vie de Jeanne fut fixée.
Ce roi que tout un peuple avait pleuré, ce roi dont la convalescence arrachait à Paris des cris d’allégresse, ce roi qu’un chansonnier avait surnommé le Bien-Aimé, surnom aussitôt adopté par le peuple qui dansait dans les rues, ce roi, n’était-ce pas le héros digne d’amour, le prince Charmant attendu, celui que son cœur espérait, puisque ce cœur n’avait encore voulu battre pour aucun homme si beau, si riche, si noble fût-il?…
Elle fut éblouie de ce rêve:
Aimer le roi de France!…
Être aimée du Bien-Aimé!…
Et lorsqu’il fit sa rentrée dans Paris, au milieu d’une multitude délirante, lorsqu’elle l’entrevit au fond de son carrosse doré, un peu pâle et souriant, dans le tumulte des cloches et du canon dans la gloire des épées nues qui l’enveloppaient de leurs éclairs, elle demeura toute saisie, toute raidie, les mains jointes, extasiée…
Voilà ce qu’était cet amour qui avait pris ses racines dans les profondes rêveries d’une imagination ardente et qui avait fleuri sous la rosée des larmes de tout un peuple.
Amour presque mystique à son début. Amour qui montait vers un symbole plutôt que vers un homme. Amour qui s’adressa à tout ce qu’il y avait de gloire supposée, de générosité espérée, de grandeur attendue dans cet être lointain, très au-dessus du monde, mystérieux presque et à demi fabuleux qu’on appelait: le roi!
Insistons-y: ce ne fut pas Louis que Jeanne aima d’abord.
Ce fut le roi!
Et il est presque impossible à ceux qui, l’histoire en main, n’ont pas reconstitué une époque, d’imaginer ce que ce mot évoquait alors de puissance, de noblesse et de gloire.
Aujourd’hui, un roi n’est qu’un magistrat qu’on discute. Jusqu’à Louis XIII, le roi ne fut guère que le premier gentilhomme du royaume. Louis XIV instaura en France l’idée hyperbolique de roi, c’est-à-dire de l’homme qui est plus qu’un homme, de l’être phénoménal que nul ne songe à discuter et sur lequel on ose à peine lever les yeux; ce fut de cette idée à demi religieuse que Louis XV hérita.
Son aïeul ne lui laissa pas seulement un royaume; il lui légua l’idée de royauté.
Et c’est cela qu’aimait Jeanne! Cette délicieuse petite fille, cette exquise statuette de Saxe, cette mignonne créature qu’on pouvait croire absorbée par le souci des frous-frous, dentelles, soies précieuses, bibelots mignards, eh bien, elle s’était dit qu’elle ne pouvait aimer qu’un homme au monde:
Celui qui représentait la divinité sur terre, presque divin lui-même et objet de l’adoration d’un peuple immense!
Voilà quel était son rêve!…
Un état d’âme, dans un roman, c’est un personnage; notre devoir de romancier nous obligeait à peindre en quelques traits rapides cet état d’âme.
X TRISTE RÉVEIL
La nuit était profonde dans le somptueux salon, véritable musée où s’entassaient les œuvres d’art et que Jeanne appelait son atelier. Enfouie au fond du divan soyeux, c’est ce rêve prestigieux qu’évoquait la jeune fille.
– Oh! murmura-t-elle, avoir conçu de telles magnificences pour mon cœur, et tomber aux bras d’un Le Normant d’Étioles! Appartenir à ce gnome malfaisant! Lier ma vie à celle de cette hideur morale et physique! Je suis perdue! Nul ne viendra à mon secours! Ce chevalier d’Assas! Il a dû recevoir ma lettre… il ne vient pas… il ne viendra pas… je suis perdue!…
Quelque chose comme un sanglot souleva son sein.
Tout à coup elle s’aperçut qu’elle était dans l’obscurité noire, et, frissonnante, elle alluma des flambeaux, comme si elle eût espéré, du même coup, chasser les ténèbres appesanties sur son âme.
Elle était triste à la mort.
Machinalement, elle se mit à son clavecin; ses doigts fins comme ceux d’une statue d’albâtre coururent légèrement sur les touches d’ivoire; et, comme elle cherchait un air à chanter, dans le suprême désarroi de son esprit, ce fut la ronde qui se présenta d’elle-même, la ronde qu’elle avait composée pour ses petites amies de l’Ermitage, la ronde que, si follement, si éperdument, elle avait chantée lorsque le roi lui était apparu!