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Angélique et son amour Part 1

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Angélique et son amour Part 1
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Des Huguenots, certes, il avait pu en voir à l'œuvre à peu près dans toutes les parties du monde. Pas commodes à manier, guère agréables à fréquenter, mais des hommes et des femmes de trempe. Il admirait leur intégrité commerciale et garantie par tout leur groupe, leur culture étendue, leur connaissance des langues, alors que tant de ses anciens pairs et coreligionnaires à lui, gentilhomme français, faisaient preuve d'une ignorance affligeante et n'imaginaient même pas que des êtres pensants puissent exister en dehors de leur sphère étroite.

Surtout, il appréciait la force de l'union que créait entre eux une religion sévère et encore menacée. Les minorités persécutées représentent le « sel de la terre ». Mais que diable une femme de haut lignage, et catholique, comme Angélique, était-elle allée faire chez ces commerçants austères et moroses ? Après avoir échappé par miracle aux dangers de l'Islam – où elle s'était jetée Dieu sait pourquoi – n'avait-elle pas repris la suite de ses exploits à la Cour ? Quand il pensait à elle c'était toujours ainsi qu'il la voyait : royale sous les lumières de Versailles et, souvent, il en était arrivé à se dire qu'elle avait été créée pour cela. Jusqu'à quel point la petite ambitieuse qui commençait à prendre conscience de son pouvoir, n'avait-elle pas calculé de s'élever jusqu'au trône du Roi, lorsqu'il l'avait emmenée au mariage de Louis XIV à Saint-Jean-de-Luz ? Elle était déjà la plus belle, la mieux parée, mais pouvait-il se vanter, lui, d'avoir captivé à jamais ce jeune cœur ? Sait-on de quels rêves divers les femmes forgent leur bonheur ?... Pour l'une le sommet en sera un collier de perles, pour l'autre le regard d'un Roi, pour une autre : l'amour d'un seul être, pour d'autres encore de menues satisfactions ménagères, telles que de réussir des confitures...

Mais Angélique ?... Il n'avait jamais très bien su ce que cachait le front lisse de la femme-enfant qu'il avait regardée dormir à ses côtés, lasse et comblée par les premiers ébats de l'amour.

Alors plus tard, bien plus tard, il avait appris qu'elle était parvenue à ses fins, à Versailles, et il s'était dit : « C'est justice. Au fond, elle était créée pour cela ! » Ne fut-elle pas appelée, et d'emblée, la plus belle captive de la Méditerranée ?

Jusque dans sa nudité, elle demeurait somptueuse. Mais la retrouver, soudain, sous des cottes de servante, liée à un négociant en eaux-de-vie et salaisons, grand lecteur de Bible, il y avait de quoi perdre l'entendement ! Jamais il n'oublierait son apparition inondée et hagarde, si décevante qu'elle ne lui avait même pas inspiré la pitié. Le Maltais, de garde aux soutes, s'était approché, un trousseau de clés à la main. Sur un signe du maître il ouvrit la porte bardée de cuivre. Le Rescator pénétra dans la prison. Gabriel Berne leva les yeux sur lui. Malgré sa pâleur, son regard demeurait lucide. Ils s'observèrent en silence. Le Rochelais ne se hâtait pas de demander des explications à propos du traitement inhumain qu'on lui faisait subir. L'affaire n'était pas là. Si le noir personnage masqué se déplaçait pour lui rendre visite, ce n'était pas, il s'en doutait, pour lui adresser de simples remontrances ou menaces. Autre chose se dressait entre eux, une femme. Gabriel Berne détaillait avec une attention aiguë l'habillement de son geôlier. Il aurait pu en estimer, à un louis près, la valeur. Toutes les pièces en étaient du meilleur choix : cuirs, velours, drap de prix. Les bottes et la ceinture venaient de Cordoue et avaient dû être exécutées sur commande. Le velours du justaucorps était italien, de Messine, il l'aurait parié. En France, malgré tous les efforts de M. Colbert, on n'arrivait pas encore à fabriquer des velours de cette qualité. Jusqu'au masque qui était à sa façon une œuvre d'art artisanale : rigide et mince à la fois. Quel que fût le visage qui se dissimulait sous ce masque, il y avait, dans ces vêtements au luxe sobre et dans la prestance de celui qui les portait, de quoi séduire une femme. « Elles ont toutes la cervelle si légère, pensa maître Berne avec amertume, même les plus entendues en apparence »...

Que s'était-il passé cette nuit entre le pirate, beau parleur, accoutumé à s'offrir des femmes exactement au même titre que des bijoux ou des plumes, et dame Angélique, la pauvre exilée, dépouillée de tout ?

À cette seule pensée, maître Berne serra les poings et une légère rougeur colora son visage exsangue.

Le Rescator se pencha vers lui, porta la main à la casaque toute raidie de sang du marchand et dit :

– Vos plaies se sont rouvertes, maître Berne, et vous voici à fond de cale. La plus élémentaire prudence aurait dû vous conseiller d'observer, cette nuit au moins, la discipline du bord. Quand un navire est en danger, il est évident que le strict devoir des passagers est de ne susciter aucun incident et de n'encombrer en aucun cas la manœuvre mettant la vie de tous en danger.

Le Rochelais ne se laissa pas intimider :

– Vous savez pourquoi j'ai agi comme je l'ai fait. Vous reteniez indûment chez vous une de nos femmes que vous aviez eu l'insolence de convoquer comme... comme une esclave. De quel droit ?

– Je pourrais vous répondre : droit de prince.

Et le Rescator afficha son sourire le plus sardonique :

– ... Droit du chef sur le butin !

– Or, nous nous sommes fiés à vous, dit Berne, et...

– Non !

L'homme noir avait attiré un escabeau et s'asseyait à quelques pas du prisonnier. La lueur rougeâtre de la lanterne accusait leurs différences : l'un, massif, taillé d'une pièce, l'autre hermétique, protégé par la cuirasse de son ironie. Quand le Rescator s'était assis, Berne avait remarqué son geste pour rejeter son manteau en arrière, la grâce assurée et naturelle de la main, quand elle se posait, comme par mégarde, sur la crosse d'argent du long pistolet.

« Un gentilhomme, se dit-il, un bandit, mais un homme de haut rang, sans nul doute. Que suis-je en face de lui ?... »

– Non ! répéta le Rescator, vous ne vous êtes pas fiés à moi. Vous ne me connaissiez pas, vous n'avez passé avec moi aucun contrat. Vous avez couru vers mon navire pour sauver vos vies et moi je vous ai embarqués, c'est tout. Ne croyez pas pourtant que je refuse les devoirs de l'hospitalité que je vous ai accordée. Vous êtes mieux logés et nourris que mon propre équipage et aucune de vos femmes et de vos filles ne peut se plaindre d'avoir été molestée ou seulement importunée.

– Dame Angélique...

– Dame Angélique n'est même pas huguenote. Je l'ai connue bien avant qu'elle ne se mêle de citer la Bible. Je ne la considère pas comme une de vos femmes...

– Mais elle sera bientôt la mienne, jeta Berne. Et, à ce titre, je lui dois protection. Hier soir, j'avais promis de la tirer de vos griffes si nous ne la voyions pas revenir au bout d'une heure. Il se pencha en avant, et ce mouvement fit tinter les chaînes qu'il avait aux mains et aux pieds.

– Pourquoi la porte de l'entrepont était-elle verrouillée ?

– Pour vous donner le plaisir de la défoncer à coups d'épaule comme vous l'avez fait, maître Berne.

La patience commençait à abandonner le Rochelais. Il souffrait beaucoup de ses blessures et les tourments de son esprit et de son cœur lui semblaient encore pires. Il avait vécu ces dernières heures dans un demi-délire où, par éclairs, il se revoyait dans ses magasins de La Rochelle, sa plume d'oie à la main, devant son livre de comptes. Il ne pouvait plus croire à la vie droite et réglée qui avait été la sienne jusqu'alors. Tout commençait sur ce navire maudit avec la brûlure corrosive d'une âcre jalousie qui déformait ses pensées. Sentiment auquel il ne parvenait pas à donner de nom car il ne l'avait jamais éprouvé auparavant. Il eût voulu s'en débarrasser comme d'une tunique de Nessus. Il avait souffert comme d'un coup de poignard, lorsque l'autre lui avait fait remarquer qu'Angélique n'était pas des leurs. Car c'était vrai. Elle était venue parmi eux, elle avait été au cœur de leur révolte et de leur combat, elle les avait sauvés au péril de sa vie, mais elle restait en dehors d'eux, d'une autre essence. Son mystère si proche et pourtant inaccessible ajoutait à sa séduction.

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