L’écume des jours
- Автор: Виан Борис
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L’écume des jours». Краткое содержание книги:
– Je n’aime pas ça, dit Chloé. Comme air, c’est très sain, mais ce n’est pas agréable à regarder…
– Non, dit Colin.
– Viens au milieu de la rue.
– Oui, dit Colin. Mais on va se faire écraser.
– J’ai eu tort de refuser la voiture, dit Chloé. Je n’ai plus de jambes.
– Tu as de la chance qu’il habite assez loin du quartier de la grosse chirurgie…
– Tais-toi! dit Chloé. On y est bientôt? Elle se mit soudain à tousser de nouveau et Colin blêmit.
– Ne tousse pas, Chloé!… supplia-t-il.
– Non, mon Colin… dit-elle en se retenant avec effort.
– Ne tousse pas… on est arrivés… c’est là. L’enseigne du professeur Mangemanche représentait une immense mâchoire en train d’engloutir une pelle de terrassier dont seul le fer dépassait. Cela fit rire Chloé. Tout doucement, très bas, car elle avait peur de tousser encore. Il y avait, le long des murs, des photographies en couleurs des cures miraculeuses du professeur, éclairées par des lumières, qui, pour l’instant, ne fonctionnaient pas.
– Tu vois, dit Colin. C’est un grand spécialiste. Les autres maisons n’ont p as une si complète décoration.
– Ça prouve seulement qu’il a beaucoup d’argent, dit Chloé.
– Ou que c’est un homme de goût, dit Colin. C’est très artistique.
– Oui, dit Chloé. Ça rappelle une boucherie modèle.
Ils entrèrent et se trouvèrent dans un grand vestibule rond émaillé de blanc. Une infirmière se dirigea vers eux.
– Vous avez rendez-vous? demanda-t-elle.
– Oui, dit Colin. Nous sommes peut-être un peu en retard…
– Ça n’a pas d’importance, assura l’infirmière. Le professeur a fini d’opérer aujourd’hui. Voulez-vous me suivre?
Ils obéirent et leurs pas résonnaient sur l’émail du soi avec un son mat et haut. Une série de portes s’ouvraient dans la paroi circulaire, et l’infirmière les conduisit à celle qui portait, en or embouti, la reproduction à l’échelle de l’enseigne géante du dehors. Elle ouvrit la porte et s’effaça devant eux pour les laisser entrer. Ils poussèrent une seconde porte transparente et massive et se trouvèrent dans le bureau du professeur. Ce dernier, debout devant la fenêtre, parfumait sa barbiche avec une brosse à dents, trempée dans l’extrait d’opoponax.
Il se retourna au bruit et s’avança vers Chloé, la main tendue.
– Alors, comment vous sentez-vous, aujourd’hui?
– Ces p ilules étaient terribles, dit Chloé. La figure du professeur s’assombrit. Il avait maintenant, l’air d’un octavon.
– Ennuyeux… murmura-t-il. Je pensais bien.
Il resta une minute sur place, l’air songeur, puis s’avisa qu’il tenait toujours sa brosse à dents.
– Tenez ça, dit-il à Colin en la lui fourrant dans la main. Asseyez-vous, mon petit, dit-il à Chloé.
Il fit le tour de son bureau et s’assit lui-même.
– Voyez-vous, lui dit-il, vous avez quelque chose au poumon. Quelque chose dans le poumon, plus exactement. J’espérais que ce serait…
Il s’interrompit et se leva d’un coup.
– A rien ne sert de bavarder, dit-il. Venez avec moi. Posez cette brosse où vous voudrez, ajouta-t-il à l’adresse de Colin qui ne savait vraiment quoi en faire.
Colin voulut suivre Chloé et le professeur, mais il dut écarter une sorte de voile invisible et consistant qui venait
de se poser, entre eux. Son cœur éprouvait une angoisse étrange et battait irrégulièrement. Il fit un effort, se ressaisit et serra les poings. Rassemblant toutes ses forces, il réussit à avancer de quelques pas, et, dès qu’il toucha la main de Chloé, cela disparut.
Elle donnait la main au professeur et celui-ci la conduisit dans une petite salle blanche au plafond chromé, dont un appareil lisse et trapu occupait un côté entier.
– Je préfère que vous soyez assise, dit le professeur. Cela ne va p as durer longtemps.
Il y avait, en face de la machine, un écran d’argent rouge, encadré de cristal, et un seul bouton de réglage, en émail noir, scintillait sur le socle.
– Vous restez? demanda le professeur à Colin.
– J’aime mieux, dit Colin. Le professeur tourna le bouton. La lumière s’enfuit de la pièce en un
torrent clair qui disparut sous la porte et dans un trou d’aération disposé au-dessus de la machine et l’écran s’éclaira peu à peu.
XXXIX
Le professeur Mangemanche tapotait le dos de Colin.
– Ne vous en faites pas, mon vieux, lui dit-il. Ça peut s’arranger.
Colin regardait à terre, l’air écrasé. Chloé lui tenait le bras. Elle faisait de gros efforts pour paraître gaie.
– Mais oui, dit-elle, il n’y en a pas pour longtemps…
– Certainement, murmura Colin.
– Enfin, ajouta le professeur, si elle suit mon traitement, elle ira probablement mieux.
– Probablement, dit Colin.
Ils étaient dans le vestibule rond et blanc et la voix de Colin résonnait contre le plafond comme si elle venait de très loin.
– En tout état de cause, conclut le professeur, je vous enverrai ma note.
– Bien entendu, dit Colin. Je vous remercie de vos soins, docteur…
– Et si ça ne tourne pas mieux, dit le professeur, vous viendrez me voir. Il y a la solution de l’opération que nous n’avons p as même envisagée…
– Mais oui, dit Chloé en serrant le bras de Colin et, cette fois, elle se mit à sangloter.
Le professeur tirait sa barbiche à pleines mains. C’est très embêtant, dit-il.
y eut un silence. Une infirmière parut à travers la porte transparente et tapa deux petits coups. Un voyant vert «Entrez» s’alluma devant elle, dans l’épaisseur de la porte.
– C’est un monsieur, qui m’a dit de prévenir Monsieur et Madame que Nicolas était là.
– Merci, Carogne, répondit le professeur. Disposez, ajouta-t-il, et l’infirmière s’en fut.
– Eh bien! murmura Colin, nous allons vous dire au revoir, docteur…
– Certainement… dit le professeur. Au revoir… Soignez-vous… tâchez de partir…
XL
– Ça ne va pas? dit Nicolas sans se retourner avant que la voiture démarre.
Chloé pleurait toujours dans la fourrure blanche et Colin avait l’air d’un homme mort. L’odeur des trottoirs montait de plus en plus. Les vapeurs d’éther emplissaient la rue.
– Va, dit Colin.
– Qu’est-ce qu’elle a, demanda Nicolas.
– Oh! Ça ne pouvait pas être pire! dit Colin. Il se rendit compte de ce qu’il venait de dire et regarda Chloé. Il l’aimait tellement en ce moment qu’il se serait tué pour son imprudence.