Scènes De La Vie De Jeunesse
- Автор: Murger Henry
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Scènes De La Vie De Jeunesse». Краткое содержание книги:
Autant Olivier avait d’abord souhaité être dans cette chambre où Marie avait habité, autant il souhaita en être dehors lorsqu’au premier regard qu’il y jeta, ce lieu vint lui rappeler la trahison de sa maîtresse.
Mais où aller à une heure du matin par cette froide nuit d’hiver? D’ailleurs Olivier était dans un état horrible. La terrible journée qu’il avait passée, succédant à la lutte terrible qu’il avait soutenue contre le poison, avait anéanti toutes ses forces. Chauffé à outrance par la fièvre ardente à laquelle il était en proie depuis deux jours, son sang était presque en ébullition et grondait dans ses veines, tellement gonflées, que celles du front s’accusaient en relief comme des coutures bleuâtres. Au fond de sa poitrine, et flottant dans un océan de larmes, son cœur assassiné par la souffrance se débattait en criant au secours.
Espérant qu’à défaut de l’oubli il trouverait peut-être, pour une heure ou deux, l’inertie du sommeil, qui est encore l’oubli, il se jeta sur une chaise après avoir éteint la lumière. Mais le sommeil ne vint pas. Les ténèbres appelées par Olivier se mirent à flamboyer; il eut beau mettre ses mains sur ses yeux, et sur ses yeux abattre ses paupières, il voyait comme en plein jour. Les rideaux du lit qu’il venait de fermer s’entr’ouvrirent d’eux-mêmes; et sur les deux oreillers il aperçut deux têtes, toutes deux jeunes, belles, souriantes, toutes deux les regards humides, éblouis, perdus, et les lèvres unies par un incessant baiser; c’étaient les deux têtes d’Urbain et de Marie.
Olivier se traîna en rampant vers la cheminée et ralluma la chandelle. La clarté chassa les fantômes. Olivier se rassit sur la chaise; mais, ô terreur! voici que derrière les rideaux de ce lit, qui étaient pourtant bien fermés, Olivier entendit deux voix qui parlaient, deux voix jeunes, tremblantes, enivrées, murmurant le dialogue éternel que l’humanité répète depuis sa création, et dont le moindre mot est une mélodie, même dans les langues les plus barbares. Les échos de la chambre redisaient l’un après l’autre ces étranges paroles, qui sont les clefs du ciel. Ces deux jeunes voix jumelles étaient la voix de Marie et la voix d’Urbain.
Il y a, je crois, un dicton proverbial qui compare le mal d’amour au mal de dents. La comparaison est peut-être vulgaire, mais elle est vraie, du moins par beaucoup de côtés. Cette souffrance aiguë, que les bonnes gens appellent des peines de cœur, agit sur la partie morale de l’être avec une violence insupportable, comme l’affection à laquelle on la compare agit sur la partie physique. L’un et l’autre de ces maux, si différents et pourtant si semblables, vous plongent dans les braises d’un enfer où l’on se rougit les lèvres à lancer des blasphèmes qui forment le répertoire des damnés. On se roule par terre avec des torsions d’enragé, on s’ouvre le front aux angles des murs, et si l’une et l’autre de ces douleurs n’avaient point leurs intermittences et se prolongeaient trop longtemps, elles achemineraient à la folie.
Ce qui justifie en outre la comparaison établie entre ces deux affections, de nature si opposée, c’est l’indifférent intérêt, les consolations banales que rencontrent et recueillent ceux-là qui les éprouvent. On s’inquiétera beaucoup autour d’un homme qui aura une fluxion de poitrine, ou qui aura eu le malheur de perdre son père ou sa mère; mais s’il a perdu sa maîtresse, ou s’il a mal aux dents, on haussera les épaules en disant: «Bon, ce n’est que cela, on n’en meurt pas!» Où la comparaison cesse d’être possible, c’est à l’application du remède. Le mal de dents mène chez le dentiste, qui vous arrache quelquefois la douleur avec la dent. Mais le mal d’amour? On n’a pas encore inventé de chirurgie morale pour arracher la douleur; et c’est tant pis. Ce serait une industrie très productive, car celui qui la pratiquerait aurait toute l’humanité pour clientèle.
– Ce qu’on a trouvé de mieux jusqu’à présent pour guérir des peines d’amour – et bien longtemps avant l’homéopathie, – c’est l’amour lui-même. Il y a bien encore la poésie. Mais alors le remède est pire que le mal, car c’est le mal lui-même devenu chronique, passé dans le sang, passé dans l’âme; on meurt avec.
Comme il s’était bouché les yeux pour ne point voir, Olivier se boucha les oreilles pour ne point entendre. Mais le son des voix lui arrivait toujours, comme si elles eussent parlé en lui-même. Il se roula sur le carreau froid, en se mordant les poings, et il entendait toujours ces mêmes mots, dont les syllabes lui perçaient le cœur comme les dards d’une couvée de serpents. Il se heurta le front au mur… et il entendit encore. Alors il se précipita vers la fenêtre de la chambre, l’ouvrit, et se jeta la tête dans la neige épaissie qui couvrait le rebord. Sous le poids de son front la neige fondit et fuma, ainsi que l’eau dans laquelle on plonge un fer rouge.
C’était là de quoi mourir. Pourtant ce bain glacial eut pour un moment un résultat salutaire. Il détermina une réaction dans la crise désespérée qu’Olivier venait de subir. L’hallucination cessa subitement, les fantômes s’envolèrent, les bruits de voix s’éteignirent. Il était seul, dans l’isolement de la nuit, accoudé au bord de la fenêtre, et regardant autour de lui la ville silencieuse endormie sous la neige, qui tombait toujours lente et molle comme le duvet des colombes. Aucun bruit ne troublait le calme de cette nuit polaire, ni le pas assourdi d’un passant attardé, ni l’aboi vague et lointain d’un chien errant, indéfiniment répété par de lamentables échos; le vol des bises, paralysé par le froid, ne tourmentait pas les girouettes des toits voisins, recouverts d’une fourrure d’hermine, et aucune lumière ne brillait aux fenêtres des maisons. Après avoir contemplé quelques instants ce repos de toutes choses, qui avait autant l’aspect de la mort que celui du sommeil, Olivier referma sa croisée, aux carreaux de laquelle le givre avait buriné les étranges caprices d’une mosaïque irisée.
– Tout dort, murmura-t-il avec l’accent de regret et d’envie dont Macbeth s’écrie: «J’ai perdu le sommeil, le doux baume!» Puis, l’esprit traversé soudainement par une idée singulière, il sortit de sa chambre sans faire de bruit, et, se collant l’oreille à la porte de l’atelier d’Urbain, il écouta attentivement. Il ne put rien entendre d’abord; mais peu à peu il distingua une respiration lente et régulière. Urbain dormait sur sa paille.
– Il dort, dit Olivier avec un sourire ironique. Ô Marie, il dort, et il dit qu’il t’a aimée!
Olivier rentra dans sa chambre: il se sentait si fatigué, il avait la tête si lourde, les yeux si brûlants, qu’il espéra de nouveau pouvoir, lui aussi, dormir un instant. Après avoir encore une fois éteint la chandelle, il entr’ouvrit les rideaux du lit, et se jeta dessus tout habillé. Mais sa tête n’était point depuis deux minutes sur l’oreiller, qu’un vague parfum vint l’étourdir, et il sentit son cœur, un moment immobilisé, qui se remettait à trembler. Ce parfum était celui que Marie employait ordinairement pour ses cheveux, un vague arôme était resté sur cet oreiller où elle avait dormi, et sur lequel Olivier venait de poser sa tête.
V
– Je ne puis rester ici, s’écria Olivier; et se jetant hors du lit, il s’enveloppa dans un manteau, descendit l’escalier d’un seul trait, et se trouva dans la rue. Sans savoir où il allait, il marcha au hasard devant lui. Il s’asseyait sur les bornes, comptait les becs de gaz, et pétrissait des boules de neige qu’il lançait contre les murs. Après ces grandes crises, les distractions les plus puériles suffisent quelquefois pour détourner l’esprit de la pensée qui alimente la douleur, et pour amener, au moins momentanément, une trêve durant laquelle l’être tout entier se plonge pour ainsi dire dans un bain d’insensibilité. Ce n’est point l’absence de la douleur, c’en est le sommeil, mais un sommeil furtif qui s’enfuit dès que le moindre accident effleure l’esprit engourdi et le remet en face de la pensée qui fait son tourment. Alors tout est fini. L’esprit réveillé s’en va réveiller le cœur, et la souffrance renaît plus active et plus aiguë.
Olivier était donc dans cet état de quasi-idiotisme qui suit les prostrations. Il était parvenu à s’isoler de lui-même, et au bout d’une heure sa course sans but l’avait conduit à la halle: trois heures du matin sonnaient à l’église Saint-Eustache.
Comme il était arrêté sur la place des Innocents, examinant l’aspect fantastique de la fontaine de Jean Goujon, que la neige amoncelée avait revêtue d’une housse blanche, Olivier fut distrait de son attention par un grand bruit de voix qui s’élevait auprès de lui; il détourna la tête, et voyant à deux pas un groupe d’où s’élevaient des cris et des rires, il s’en approcha: un incident bien vulgaire était la cause de toutes ces rumeurs, c’était un grand chien de chasse, à robe noire et aux pattes blanches, qui venait d’engager un duel terrible avec un énorme matou appartenant à une marchande dont l’étalage était voisin. L’objet de la querelle était un morceau de viande avariée. Aux miaulements de son chat, la marchande était arrivée, tombant à coups de balai sur le chien, qui ne voulait pas lâcher prise.
– Gredin, filou, assassin, tu seras donc toujours le même, criait la marchande, en faisant pleuvoir une grêle de coups sur le chien, qui ne s’émouvait non plus que si on l’eût caressé avec des marabouts.