Madeline recula d’un pas, surprise par la virulence de l’insulte. Inutile d’insister. Si Pénélope Lorenz était dans de telles dispositions, elle n’arriverait à rien.
Elle remonta sur sa Vespa avec une autre idée en tête. Rue de l’Université, rue du Bac, boulevard Raspail jusqu’à Montparnasse. C’est dans la rue d’Odessa que Madeline trouva le cybercafé qu’elle cherchait, coincé entre une crêperie et un sex-shop. En poussant la porte, elle se jura qu’elle ne quitterait pas l’endroit avant d’être parvenue à ses fins.
2.
Gaspard arriva en avance au restaurant. Situé à côté d’un étal de poissonnier, le Grand Café était une brasserie de quartier à la décoration un peu vieillotte, mais chaleureuse : boiseries, chaises Baumann en bois courbé, petites tables de bistrot, grand miroir, carrelage à damier. Une touche méditerranéenne complétait le tableau avec de la fausse vigne qui s’accrochait au plafond comme sous une tonnelle.
À midi et demi, la salle était aux trois quarts vide, mais commençait à se remplir. Gaspard demanda une table pour deux et, sans s’asseoir, y posa le téléphone qui déformait sa poche avant d’accrocher sa veste sur le dossier de la chaise. Puis il s’avança vers le comptoir, commanda un verre de quincy et demanda s’il pouvait téléphoner. Le serveur le regarda d’un air étonné, voire suspicieux, et désigna l’appareil abandonné sur la table :
— Il est cassé ?
Gaspard ne se retourna même pas.
— Non, je ne sais pas m’en servir. Alors, je peux utiliser le vôtre ?
Le serveur acquiesça et lui tendit un combiné rétro. Gaspard chaussa ses lunettes pour déchiffrer le numéro noté par Pauline.
Une chance : Diane Raphaël répondit dès la troisième sonnerie, s’excusant aussitôt pour la mauvaise qualité de la communication. La psychiatre n’était pas à Paris, mais dans un TGV à destination de Marseille où elle devait aller voir un patient à l’hôpital Sainte-Marguerite. Gaspard se présenta et précisa qu’il appelait de la part de Pauline Delatour. Diane Raphaël, qui passait beaucoup de temps à New York, assura y avoir vu Asylium, l’une de ses pièces les plus noires, une critique des dérives de la psychanalyse. Avec ce texte, Gaspard ne s’était pas fait que des amis dans la communauté des psys, mais Diane n’était pas revancharde et lui assura « avoir beaucoup ri ».
Comme il ne savait pas mentir, Gaspard joua cartes sur table. Il expliqua qu’il louait l’ancienne maison de Sean Lorenz et qu’il aidait une amie policière qui s’était mis en tête de retrouver les trois derniers tableaux du peintre.
— S’ils existent, je serais curieuse de les voir !
— Pauline m’a dit que vous aviez beaucoup veillé sur Sean la dernière année de sa vie.
— Les deux dernières décennies, vous voulez dire ! J’ai été son amie et sa psy pendant plus de vingt ans !
— Je pensais que c’était incompatible ?
— Je n’aime pas les dogmes. J’ai essayé de l’aider comme j’ai pu, mais il faut croire qu’il existe une malédiction des génies.
— Qu’est-ce que vous entendez par là ?
— Le vieux principe de la destruction créatrice. Pour construire une œuvre comme la sienne, peut-être était-il inéluctable que Sean se détruise et qu’il détruise les autres.
Malgré la mauvaise qualité de la communication, Gaspard était séduit par la voix de Diane Raphaël : mélodieuse, profonde, aux intonations amicales.
— D’après Pauline, Lorenz était à la dérive après la disparition de son fils…
— Ce n’est un secret pour personne, le coupa la psy. Sean est quasiment mort en même temps que Julian. N’ayant plus rien à quoi se raccrocher, il ne se donnait même plus la peine de faire semblant de vivre. Et puis, physiquement, il était détruit. Il a subi deux lourdes opérations les derniers mois de sa vie. Plusieurs fois, il a été réanimé au seuil de la mort. Mais il endurait cette souffrance comme une pénitence.
— La peinture ne lui était d’aucun secours ?
— La peinture ne peut rien face à la mort d’un enfant.
Gaspard ferma brièvement les yeux et avala la dernière gorgée de son verre de vin blanc, adressant dans la foulée un signe au barman pour demander qu’on le resserve.
— Tous les parents qui perdent un enfant ne se suicident pas, remarqua-t-il.
— Vous avez raison, admit-elle. Chaque individu réagit d’une façon qui lui est propre. Je ne vais pas vous parler du dossier médical de Sean, mais tout était amplifié chez lui. Il a toujours eu un côté cyclothymique qui impactait sa créativité.
— Il était bipolaire ?
— Disons que comme chez beaucoup d’artistes, ses réactions et ses humeurs étaient exacerbées. S’il faisait preuve d’une soif de vivre incroyable en période d’euphorie, il pouvait descendre très bas lorsqu’il broyait du noir.
Gaspard dégrafa un bouton de sa chemise. Pourquoi faisait-il cette chaleur de dingue en plein mois de décembre ?
— Lorenz était toxicomane ?
Diane s’agaça pour la première fois :
— Vous posez beaucoup de questions, monsieur Coutances.
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13
Pablo Picasso, Cahiers d’art, 1935. Jean-Luc Godard, Histoires du cinéma, Gallimard, 1990.