Vie De Jésus
- Автор: Ренан Эрнест Жозеф
- Язык: французский
- Жанр: Прочая религиозная литература
Электронная книга - «Vie De Jésus». Краткое содержание книги:
Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la douceur, le goût de la paix, le complet désintéressement du cœur, il avait peu de chose à ajouter à la doctrine de la synagogue. [240] Mais il y mettait un accent plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le Pirké Aboth ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même, si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine, le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.
Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit. [241] Il défendait la moindre parole dure, [242] il interdisait le divorce [243] et tout serment, [244] il blâmait le talion, [245] il condamnait l'usure, [246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que l'adultère. [247] Il voulait un pardon universel des injures. [248] Le motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le même: «… Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez, ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. [249]»
Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures, reposant toute sur les sentiments du cœur, sur l'imitation de Dieu, [250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le cœur, à quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le corps? [251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien, comparée au sentiment pur. [252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense, disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra. [253] Et quand tu pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes. [254]»
Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où toujours l'homme a cherché Dieu. [255] Cette haute notion des rapports de l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses disciples: [256]
«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les épreuves; délivre-nous du Méchant. [257]» Il insistait particulièrement sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle chose déterminée. [258]
Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton frère; après cela viens et fais ton offrande. [259]» Seuls dans l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le cœur; votre encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et venez alors. [260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le Juste, [261] Jésus, fils de Sirach, [262] Hillel, [263] touchèrent presque le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon, dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de souci des pratiques légales. [264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois, se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux. [265] Rabbi Iohanan allait bientôt mettre les œuvres de miséricorde au-dessus de l'étude même de la Loi! [266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs; par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion, et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve, l'idée d'un culte fondé sur la pureté du cœur et sur la fraternité humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables de s'y prêter.
[240] Deutér., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; Prov., XIX, 17; Pirké Aboth, i; Talmud de Jérusalem, Peah, I, 1; Talmud de Babylone, Schabbath, 63 a.
[241] Matth., V, 20 et suiv.
[242] Matth., V, 22.
[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, Sanhédrin, 22 a.
[244] Matth., V, 33 et suiv.
[245] Matth., V, 38 et suiv.
[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (Deutér., XV, 7-8), mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et suiv.).
[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, Masseket Kalla (édit. Fürth, 1793), fol. 34 b.
[248] Matth., V, 23 et suiv.
[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez Lévit., xi, 44; XIX, 2.
[250] Comparez Philon, De migr. Abr., § 23 et 24; De vita contemplativa, en entier.
[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.
[252] Marc, VII, 6 et suiv.
[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez Ecclésiastique XVII, 18; XXIX, 15; Talm. de Bab., Chagiga, 5 a; Baba Bathra, 9 b.
[254] Matth., VI, 5-8.
[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.
[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, XI, 2 et suiv.
[257] C'est-à-dire du démon.
[258] Luc, XI, 5 et suiv.
[259] Matth., V, 23-24.
[260] Isaïe, I, 11 et suiv. Comparez ibid., LVIII entier; Osée, VI, 6; Malachie, I, 40 et suiv.
[261] Pirké Aboth, I, 2.
[262] Ecclésiastique, XXXV, 1 et suiv.
[263] Talm. de Jérus., Pesachim, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66 a; Schabbath, 34 a.
[264] Quod Deus immut., § 1 et 2; De Abrahamo, § 22; Quis rerum divin. hæres, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; De profugis, 7 et 8; Quod omnis probus liber, en entier; De vita contemplativa, en entier.
[265] Talm. de Bab., Pesachim, 67 b.
[266] Talmud de Jérusalem, Peah, I, 1.