Angélique et la démone Part 2
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #18
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et la démone Part 2». Краткое содержание книги:
– Ses ennemis sont aujourd'hui nos ennemis. Il les poursuit. Il est en ce moment devant Shédiac avec Skoudoum et Matéconando. Il possède des navires, des armes, de la ruse et du savoir. Allions-nous à lui et recevons ses conseils, avant de faire campagne contre ceux qui viennent de tuer ton frère de sang, Uniacké car, en vérité, il faut être prudent, mes frères. Je ne sais à quelle espèce ils appartiennent ces Blancs qui tuent. Ni Anglais, ni Français, ni pirates, ni malouins... Ils ont un navire, peut-être deux. (Il baissa la voix pour conclure.)... Et aussi... Je crois qu'ils sont possédés par des esprits mauvais.
Elle remarquait d'ailleurs que les yeux fureteurs de Piksarett ne cessaient d'être en alerte. Lui, le sauvage mystique, avait le sens inné de ces menaces cachées, de ces dangers sournois s'avançant à l'abri d'apparences anodines. Elle se souvenait de sa brusque volte-face, lorsqu'il était venu demander sa rançon à Gouldsboro, la façon dont il s'était mis à regarder autour de lui, comme s'il flairait l'approche d'une bête malfaisante : « Prends garde », lui avait-il dit. Un danger est sur toi ! » Et il s'était « enfui » !... avaient dit Jérôme et Michel... sur quelle piste s'était-il lancé ensuite ? Il semblait qu'elle l'eût mené où il fallait, puisqu'il avait surgi à l'heure où le piège qu'elle n'avait pas, elle, Angélique, décelé à temps se refermait sur elle.
Désormais, elle se sentit rassérénée de se trouver en sa compagnie et sous sa sauvegarde.
Ce fut avec courage qu'elle le suivit lorsqu'il s'enfonça vers la forêt, avec les Mic-Macs. Piksarett, ce Peau-Rouge, lui, savait déjà beaucoup de choses, et s'il ne pouvait les lui communiquer, parce qu'il était averti par un sens particulier et indéfinissable, elle pouvait, au moins, lui faire confiance. Et, dans l'expectative où elle se trouvait, elle commençait à comprendre que c'était de ces pouvoirs-là qu'elle avait besoin car l'angoisse qu'elle ressentait surtout depuis Port-Royal était moins physique – encore qu'elle sût maintenant qu'on en voulait à sa vie – que morale, venant du sentiment qu'on cherchait à atteindre et à détruire en elle quelque chose de plus précieux que la vie.
Ses ennemis avaient-ils été à Port-Royal ? Comme « ils » avaient été à Gouldsboro, contre toute vraisemblance ?
Avant de quitter la grève, les Indiens furetèrent une fois encore avec prudence à travers les rochers. Ils trouvèrent des objets ayant appartenu aux passagers de la chaloupe, entre autres le sac d'Angélique et ses souliers. Cela la réconforta. Son sac, à part son nécessaire d'écaille, ne contenait rien de bien précieux, mais lorsqu'on est naufragée sur une grève perdue tout est utile. Elle essora ce qu'elle put. On mettrait le reste à sécher plus tard. Elle avait emporté, dans l'intention de le montrer à Joffrey lorsqu'elle le joindrait, la taie écarlate tachée et percée d'Abigaël. Elle se félicita de n'avoir pas perdu ce témoignage important de faits suspects.
*****
Dès qu'on s'éloignait du rivage, les terres stagnaient dans un air immobile, secret. Une chaleur intense, sans un souffle. C'était, déjà, la fin de l'été. Avant l'automne glorieux. Une sécheresse agressive commençait à faire crépiter les sous-bois. Bientôt les incendies s'allumeraient, qui mêlent leurs flammes pourpres et écarlates à l'écarlate et à la pourpre des arbres.
Pour lors, la forêt gardait encore sa vêture d'émeraude, des cèdres, des épinettes et les parfums exacerbés de ses résines et de ses mille arbres fruitiers, sauvages.
Piksarett guida ses compagnons hors des pistes villageoises. Aucun des trois sauvages ne paraissait désireux de rencontrer les naturels du pays, ces Malécites aux yeux verts, que leur consanguinité ancestrale avec les pêcheurs bretons, voire avec les Vikings, premiers découvreurs de ces terres, rendait hâbleurs et vénaux, trop habitués de trafiquer avec les navires et à se livrer à des beuveries meurtrières. Vers midi, ils débouchèrent dans une clairière encombrée d'herbes et de buissons qu'ils durent quelque peu débroussailler du tranchant de leurs couteaux avant de découvrir trois ou quatre grandes chaudières de bois, en lisière des arbres.
– Je vous l'avais dit que nous pourrions festoyer, dit Piksarett, très satisfait.
– Toi, un Patsuikett de la rivière Merrimac, tu connais le pays mieux que nous qui en sommes pourtant voisins, reconnurent les Mic-Macs.
– Jadis la terre entière appartenait aux Enfants de l'Aurore, déclara Piksarett qui ne craignait pas l'exagération. Nous en gardons le souvenir dans notre sang. C'est lui qui nous guide vers ces lieux où jadis nos ancêtres festoyaient. Depuis, les Blancs sont venus. Nous avons des chaudières de fonte à transporter en nos voyages, mais aussi nos territoires se sont rétrécis comme une peau de chevreuil mal passée.
Jadis les Indiens fabriquaient, en les creusant au feu dans des souches d'arbres tronquées, ces cuves pour y cuire leur sagamité. On y versait de l'eau, on y jetait des galets brûlants, l'eau bouillait. Alors on ajoutait le maïs, le poisson ou les viandes, la graisse, les petits fruits des bois. Les tribus errantes connaissaient l'emplacement de ces chaudières de bois à travers le territoire. Retenus par la nécessité de demeurer à proximité, les peuples étaient plus stables.
En cours de route, les Indiens avaient tué un caribou. Ils en firent cuire les os pour obtenir de la graisse blanche à emporter dans leur voyage. Ils cuisinèrent à part l'estomac et son contenu qui se présentait sous l'apparence d'une pâte d'un jaune verdâtre. C'était un mets à la saveur un peu amère, à cause des feuilles des petits saules que le caribou mange l'été.
Angélique ne se résigna pas à y goûter. Elle était assise, le dos appuyé à un arbre. Elle était épuisée et, malgré la marche et la chaleur, elle continuait d'avoir froid. C'était intérieur. Après sa baignade à Monégan, le père de Vernon l'avait obligée à manger une assiette de soupe chaude. Il lui semblait qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Maintenant, il était mort, lui aussi. Brusquement, jaillie de cette pensée comme ces petits serpents cruels qui ne cessaient de l'assaillir désormais, elle vit cette mort sous un autre angle.
– Lorsque la nouvelle se saura, on dira : « Savez-vous à Gouldsboro, ils ont assassiné un Jésuite, le père de Vernon... Quelle chose affreuse ! Ce comte de Peyrac ne recule devant rien... »
Quel barrage opposer à de tels ragots que soutenait la vraisemblance ?
Elle frissonna derechef. Pour se réchauffer, elle glissa ses mains dans les poches de la casaque qui la revêtait. C'était la dépouille d'un de ces inconnus sans visage qui les poursuivaient. Au fond d'une des poches, elle sentit quelques menus objets. Il y avait une râpe à tabac, de la pacotille pour les Indiens, dans l'autre un papier plié qu'elle ramena au jour.
Une feuille d'un parchemin raffiné – elle aurait juré qu'il en émanait un léger parfum – où étaient écrites quelques lignes. L'écriture, à elle seule, inspirait l'effroi. Angélique n'aurait su dire si la main qui l'avait tracée était celle d'un homme ou d'une femme, d'un être cultivé ou vulgaire, un fou ou un esprit rassis, car il en émanait à la fois une impression de puissance virile et de préciosité féminine, les élans de l'orgueil comme des griffes projetées et les circonvolutions de la ruse, les bavures épaisses de la sensualité alliée à la grâce générale des lettres, trahissant chez le scripteur l'habitude de manier la plume.
Elle lut :
Semez le malheur sur ses pas afin qu'on l'en accuse.
Puis, plus bas :
Ce soir, je t'attendrai, si tu es sage...