Je ralentis en passant devant des champs de coton cultivés par des Noirs. Autant en emporte le vent. Dans le lointain, sur une colline, s’élève une gigantesque demeure à colonnes, celle de Scarlett peut-être. Elle est encadrée de grands arbres majestueux.
— C’est beau, non ? fais-je à Maryse.
Elle regarde à peine et ne répond rien. Au fond, elle a hérité de son père une sorte de self-control bourru qui lui permet d’encaisser les mauvaises surprises sans simagrées.
— Où allons-nous ? demande-t-elle.
— Je te l’ai dit : à l’aéroport de Jackson.
— Je sais, mais de là ?
— De là, il y a deux possibilités.
— Je suis pour la seconde, dit-elle.
Je passe outre :
— Ou bien nous prenons l’avion d’abord pour New York et ensuite pour Paris, selon le vœu de ton père, ou bien on prend le vol de San Francisco, d’où nous rallierons Fresno.
— Je suis pour la seconde solution, répéte-t-elle, farouche.
Son dabe, te dis-je !
— Ton vieux est con d’avoir voulu faire cavalier seul, maugréé-je ; je sais à quoi ça correspond pour lui, mais il porte ses pieds dans un sale guêpier. Après l’alerte Maureen, le couple Clay va drôlement être sur le qui-vive !
— Raison de plus pour prêter main-forte à mon père !
— Le tout est de le retrouver.
Elle hausse ses charmantes épaules :
— Il n’a pas tellement d’avance sur nous. Si ça se trouve, on va le récupérer à l’aéroport.
Mais point de Kajapoul à Jackson. Je m’enquiers des vols pour la Californie et j’apprends que celui de Los Angeles (que Béru appelle « L’Os-en-gelé ») est parti tôt ce matin, alors que celui de San Francisco ne partira qu’en début d’après-midi.
— A moins qu’il se soit fait conduire à La Nouvelle-Orléans, dis-je, il va prendre le même que nous.
Maryse est moins optimiste.
— Tu ne connais pas encore bien papa, assure-t-elle ; il n’agit jamais comme on s’y attend.
L’avenir me prouvera qu’elle n’a pas tort !
7
Lorsque nous débarquons à l’aéroport de Fresno, la journée touche à sa fin (grâce au décalage horaire, on peut accomplir le parcours dans le même après-midi). La masse de la Sierra Nevada, éclairée par le soleil couchant, forme une barrière à l’est, que la nuit investit par le bas. Est-ce à cause de la période vacancière, toujours est-il que la petite ville semble un peu morte. La circulation y est faiblarde et les enseignes lumineuses n’ont pas encore trouvé leur vitesse de croisière dans la pénombre que sabrent les clartés vives venues de l’ouest. Une poussière ocrée saupoudre la cité, biscotte le zef qui souffle comme un perdu, par rafales ardentes. La chaleur te saute sur le poil dès que le vent faiblit.
Nous commençons par louer une tire, ensuite de quoi je vais retapisser le repaire des Clay, dont j’ai obtenu l’adresse grâce au téléphone. Les renseignements m’ont donné : Bilox Service. 1014 Main Road. Je n’ai aucun mal à dénicher l’endroit.
Ma surprise n’a d’égale que ma déception lorsque je constate qu’il s’agit d’une station d’essence. Je m’attendais à une crèche rupinos, calfeutrée dans un parc touffu et je trouve trois rangées de colonnes d’essence rouges sous une dalle de béton blanc, avec une grande guitoune vitrée où se tiennent les pompistes et le caissier. J’aperçois des rayonnages garnis de bidons d’huile et d’accessoires automobiles tels que courroies de ventilateur, ampoules de phares, balais d’essuie-glaces, bougies, etc.
L’endroit me paraît parfaitement innocent. Je vais remiser la tire un peu plus loin et, saisissant Maryse par la taille, nous repassons devant la station d’un pas d’amoureux en balade. Deux des trois pompistes sont noirs, l’autre doit être mexicano. Le caissier semble être un petit Yankee rabougri et valétudinaire.
— Il y a eu une erreur, déclare ma compagne. Il est impossible que ces Clay se soient réfugiés ici : il n’y a même pas de logement.
J’acquiesce, n’ayant guère envie d’opiner pour l’instant.
— Il y a une cabine téléphonique au coin de ce block, là-bas, je vais redemander.
Moyennant une mise de fonds de quelques cents, une voix hybride (soit celle d’une dame mâle, soit celle d’un monsieur efféminé), confirme mornement ce que nous considérions comme une erreur : le numéro que j’indique est bien celui de Bilox Service, 1014 Main Road.
Je me fends d’un nouveau nickel et j’appelle la station. Une voix marquée faiblarde s’annonce :
— Bilox Service, j’écoute.
Celle du petit être malingrelet, sans aucun doute.
Ma pomme, je cache mon propre accent français derrière l’accent yiddish que j’adopte volontiers.
— Est-ce que vous faites les dépannages en ville ? m’enquis-je.
— Pas du tout. Adressez-vous à Day and Night, vous trouverez leur numéro dans l’annuaire.