Jean-Christophe Tome X
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome X». Краткое содержание книги:
Il revint, le lendemain et les jours qui suivirent. Il s’était pris d’une belle passion juvénile pour Christophe; et il s’appliquait à ses leçons avec enthousiasme… – Et puis, l’enthousiasme faiblit, les visites s’espacèrent. Il vint moins souvent. Et puis, il ne vint plus. Il disparut de nouveau, pour des semaines.
Il était léger, oublieux, naïvement égoïste et sincèrement affectueux; il avait bon cœur et une vive intelligence, qu’il dépensait en menue monnaie, au jour le jour. On lui pardonnait tout, parce qu’on avait plaisir à le voir: il était heureux…
Christophe se refusait à le juger. Il ne se plaignait pas. Il avait écrit à Jacqueline, pour la remercier de ce qu’elle lui avait envoyé son fils. Jacqueline répondit une courte lettre, d’une émotion contenue; elle exprimait le vœu que Christophe s’intéressât à Georges, le dirigeât dans la vie. Elle ne faisait aucune allusion à la possibilité de rencontrer Christophe. Par pudeur de souvenir et par fierté, elle ne pouvait se résoudre à le revoir. Et Christophe ne se crut point permis de venir, sans qu’elle l’y invitât. – Ainsi, ils restèrent séparés l’un de l’autre, s’apercevant de loin parfois à un concert, et reliés seulement par les rares visites du jeune garçon.
L’hiver passa. Grazia n’écrivait plus que rarement. Elle gardait à Christophe sa fidèle amitié. Mais, en vraie Italienne, fort peu sentimentale, et attachée au réel, elle avait besoin de voir les gens, sinon pour penser à eux, du moins pour avoir plaisir à causer avec eux. Il lui fallait, pour entretenir la mémoire de son cœur, rafraîchir de temps en temps la mémoire de ses yeux. Ses lettres se faisaient donc brèves et lointaines. Elle restait sûre de Christophe, comme Christophe l’était d’elle. Mais cette sécurité répandait plus de lumière que de chaleur.
Christophe ne souffrait pas trop de ses nouveaux mécomptes. Son activité musicale suffisait à le remplir. Arrivé à un certain âge, un vigoureux artiste vit dans son art bien plus que dans sa vie; la vie est devenue le rêve, l’art la réalité. Au contact de Paris, sa puissance créatrice s’était réveillée. Nul stimulant plus énergique, au monde, que le spectacle de cette ville de travail. Les plus flegmatiques sont touchés par sa fièvre. Christophe, reposé par des années de saine solitude, apportait une somme énorme de forces à dépenser. Enrichi des conquêtes nouvelles que ne cessait de faire, dans le champ de la technique musicale, l’intrépide curiosité de l’esprit français, il se lançait à son tour à la découverte; plus violent et plus barbare, il allait plus loin qu’eux tous. Mais rien, dans ses hardiesses nouvelles, n’était plus abandonné au hasard de l’instinct. Un besoin de clarté s’était emparé de Christophe. Tout le long de sa vie, son génie avait obéi à un rythme de courants alternants; sa loi était de passer tour à tour d’un pôle à l’autre opposé et de remplir l’entre-deux. Après s’être avidement livré, dans la période précédente, «aux yeux du chaos qui luisent à travers le voile de l’ordre», au point de déchirer le voile, pour mieux les voir, il cherchait à s’arracher à leur fascination, à jeter de nouveau sur la face du sphinx le rets magique de l’esprit dominateur. Le souffle impérial de Rome avait passé sur lui. Comme l’art parisien d’alors, dont il subissait un peu la contagion, il aspirait à l’ordre. Mais non pas, – à la façon de ces réactionnaires fatigués, qui dépensent leurs restes d’énergie à défendre leur sommeil, – non pas à «l’ordre dans Varsovie»! Ces bonnes gens qui en reviennent à Saint-Saëns et à Brahms, – aux Brahms de tous les arts, aux forts en thème, aux fades néoclassiques, par besoin d’apaisement! Dirait-on pas qu’ils sont exténués de passion! Vous êtes bientôt fourbus, mes amis… Non, ce n’est pas de votre ordre que je parle. Le mien n’est pas de la même famille. C’est l’ordre dans l’harmonie des libres passions et de la volonté… Christophe s’étudiait à maintenir dans son art le juste équilibre des puissances de la vie. Ces accords nouveaux, ces démons musicaux qu’il avait fait surgir de l’abîme sonore, il les employait à bâtir de claires symphonies, de vastes architectures ensoleillées, comme les basiliques à coupoles italiennes.
Ces jeux et ces combats de l’esprit l’occupèrent, tout l’hiver. Et l’hiver passa vite, bien que parfois, le soir, Christophe, terminant sa journée et regardant derrière soi la somme de ses jours, n’aurait pas su se dire si elle était longue ou courte, et s’il était encore jeune ou s’il était très vieux…
Alors, un nouveau rayon de soleil humain perça les voiles du rêve et, une nouvelle fois encore, ramena le printemps. Christophe reçut une lettre de Grazia, lui disant qu’elle venait à Paris avec ses deux enfants. Depuis longtemps, elle en avait le projet. Sa cousine Colette l’avait souvent invitée. La peur de l’effort à faire pour rompre ses habitudes, pour s’arracher à sa nonchalante paix et à son home qu’elle aimait, pour rentrer dans le tourbillon parisien qu’elle connaissait, lui avait fait remettre son voyage, d’année en année. Une mélancolie qui la prit, ce printemps, peut-être une déception secrète – (que de romans muets dans le cœur d’une femme, sans que les autres en sachent rien, et que souvent elle se l’avoue elle-même!) – lui inspirèrent le désir de s’éloigner de Rome. Les menaces d’une épidémie lui furent un prétexte pour hâter le départ des enfants. Elle suivit de peu de jours sa lettre à Christophe.
À peine la sut-il arrivée chez Colette, Christophe accourut la voir. Il la trouva encore absorbée et lointaine. Il en eut de la peine; mais il ne la lui montra pas. Il avait fait maintenant à peu près le sacrifice de son égoïsme; et cela lui donnait la clairvoyance du cœur. Il comprit qu’elle avait un chagrin qu’elle voulait cacher; et il s’interdit de chercher à le connaître. Il s’efforça seulement de la distraire, en lui contant gaiement ses mésaventures, en lui faisant part de ses travaux, de ses projets, en l’enveloppant discrètement de son affection. Elle se sentait pénétrée par cette grande tendresse, qui craignait de s’imposer; elle avait l’intuition que Christophe avait deviné sa peine; et elle en était attendrie. Son cœur un peu dolent se reposait dans le cœur de l’ami, qui lui parlait d’autre chose que de ce qui les occupait tous deux. Et peu à peu, il vit l’ombre mélancolique s’effacer des yeux de son amie et leur regard se faire plus proche, encore plus proche… Si bien qu’un jour, en lui parlant, il s’interrompit brusquement et la regarda en silence.