Les 40 signes de la pluie
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Capital Code (fr) #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Pocket
- ISBN: 978-2-266-18355-0
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les 40 signes de la pluie». Краткое содержание книги:
L’urgence devient criante lorsque des pluies torrentielles s’abattent sur la ville, bientôt engloutie sous les eaux. Pour l’humanité, l’adoption des lois préparées par Charlie est désormais une question de vie ou de mort…
C’étaient surtout ses jambes qui travaillaient. Trouver les prises pour les pieds, insinuer le bout des chaussons d’escalade dans les failles ou sur des bosses, chercher des prises pour les mains – et monter, monter toujours, n’utilisant ses mains que pour garder son équilibre, et en quelque sorte pour s’assurer tactilement qu’il voyait bien ce qu’il pensait voir, que les prises pour les pieds qu’il pensait utiliser feraient l’affaire. Grimper était une extase de concentration, une sorte de dévotion, ou de prière. Ou simplement une retraite dans les compétences suprêmes du cerveau primitif. Dont bien des choses avaient subsisté.
Mais c’était le soir. La fin d’une journée d’été étouffante. Le soleil n’allait pas tarder à se coucher, l’air même devenait jaune. Il sortit de la gorge et s’assit au bord, sentant que la sueur sur son visage n’arrivait pas à sécher.
Il y avait un kayakiste, tout en bas, dans le fleuve. Une femme, apparemment. Il aurait été bien en peine de dire comment il le savait au juste – elle avait un casque, les épaules larges et la poitrine plate –, et pourtant il en était sûr. Encore une compétence héritée de la savane. Il y avait même des anthropologues pour conjecturer que c’était pour permettre ce genre d’identification rapide des opportunités de reproduction que le néocortex s’était développé. Que le cerveau ait tellement évolué, et avec une telle rapidité, rien que pour permettre de marquer l’autre sexe à la culotte, si l’on peut dire… c’était une pensée déprimante au vu des résultats.
Cette femme remontait le courant en pagayant avec régularité, dans l’eau sifflante qui paraissait ne redevenir liquide qu’autour d’elle. En amont, des rapides escarpés menaient à une éruption de blancheur, juste au pied des chutes proprement dites.
La kayakiste s’avança à contre-courant, en pagayant plus fortement, dans une zone plus large, où elle garda sa position contre le courant alors qu’elle étudiait la cascade, devant elle. Puis elle plaça un démarrage subit, à l’assaut d’une artère blanche d’eau calme et lisse, de la section inférieure, une sorte de rampe à travers les remous, menant à une terrasse dans cette effervescence. En arrivant à ce petit plat, elle put à nouveau se stabiliser, au prix d’un léger effort, afin de reprendre des forces pour bondir à nouveau, comme un saumon.
Quittant abruptement l’étrange refuge de ce plat, elle attaqua une autre rampe qui menait à un plateau plus vaste d’eau noire, inerte, un bassin où bouillonnait apparemment un tourbillon à contre-courant, qui lui permettrait de se reposer. Elle n’avait pas la place à cet endroit de prendre son élan pour un nouveau saut vers le haut, et elle semblait coincée ; mais peut-être ne faisait-elle qu’étudier sa voie, ou attendre un moment où le courant serait moins fort, parce que tout à coup elle attaqua l’eau avec une sorte de fureur, propulsant son kayak vers le déversoir suivant. Cinq ou sept secondes d’affolement plus tard, elle refit une pause sur un plat, un petit refuge en forme de banc où le courant n’était pas amorti par un tourbillon, à en juger par l’intensité avec laquelle elle pagayait pour s’y maintenir. Après quelques brèves secondes, elle devrait attaquer une rampe sur sa droite ou lâcher prise, repoussée à bas de son perchoir. Alors elle plaça un nouveau démarrage et lutta contre le courant, d’abord en se déplaçant aussi vite qu’un boxeur, le kayak décrivant un angle impossible, miraculeux. Puis il fut brutalement rabattu vers le bas, ce qui l’obligea à négocier un rapide virage et à entreprendre une chevauchée sauvage, rebondissant le long des cascades selon une voie différente, plus abrupte que celle par laquelle elle était montée, perdant en quelques secondes haletantes l’altitude qu’elle avait conquise au prix d’une ou deux minutes d’efforts acharnés.
— Waouh, fit Frank, soufflé.
Elle était déjà presque à mi-chemin de la tapisserie sifflante de la rivière, juste en dessous de lui, et il résista à l’impulsion de lui faire un signe, ou de se lever pour l’applaudir. Il ne voulait pas s’imposer à un autre athlète manifestement absorbé dans son propre espace. Mais il tira son téléphone portable et tenta une recherche d’orientation par GPS, se disant que si elle avait un portable avec un transpondeur dans son kayak, il devait être très proche de la position de son propre téléphone cellulaire. Il vérifia sa position, ajouta trente mètres au nord, n’obtint rien. Idem vingt mètres plus loin, à l’est.
— Tant pis, dit-il.
Il se leva, prêt à repartir. Le soleil se couchait, maintenant, et les étendues planes du fleuve étaient orangé clair. Il était temps de rentrer chez lui et d’essayer de dormir.
— Recherche kayakiste aperçue en train de remonter le courant à Great Falls. C’était magnifique. Je vous aime. Répondez-moi, s’il vous plaît.
Mais il n’enverrait pas cette annonce aux journaux gratuits. Il se contenta de la prononcer comme une invocation au soleil couchant. En bas, la kayakiste faisait demi-tour et repartait à l’assaut du courant.
10
On pourrait dire que la science est ennuyeuse, et même qu’elle fait exprès de l’être, dans son désir de se situer au-delà de toute controverse. Elle cherche à donner des phénomènes naturels une explication que tout le monde pourra admettre et faire sienne. Son but est d’énoncer des affirmations d’un point de vue qui ne soit pas celui d’un individu particulier, des affirmations telles que n’importe quel être intelligent amené à vérifier leur véracité ne puisse que la reconnaître. Totalement. Le monde, réduit à sa description – présenté comme ça, ça commence à devenir intéressant.
Et ça l’est vraiment. Rien de ce qui touche à l’humain ne saurait être ennuyeux. Cela dit, toute science comporte une routine quotidienne dont les détails peuvent être fastidieux, même pour ses praticiens. Et beaucoup de ces travaux, comme la plupart des tâches en ce bas monde, s’accompagnent de temps perdu, de fausses pistes, de culs-de-sac, de matériels défectueux, de techniques spécieuses, de données erronées, et d’une quantité phénoménale de labeur minutieux. Elle ne forme un tout cohérent que dans les articles qui en décrivent les étapes pas à pas, avec un luxe de détails méticuleux, répétitifs, comme la démonstration d’un théorème. Cette étape est le résultat profondément artificiel d’un long processus de peaufinage.
Dans le cas de Leo et de son labo, et de l’affaire de l’apport ciblé non viral du Maryland, plusieurs centaines d’heures de travail, et de nombreuses autres de traitement informatique, avaient été consacrées aux tentatives de répétition d’une expérience décrite dans un article crucial intitulé « Insertion in vivo de cADN 1568rr dans des souris CBA/H, BALB/c et C57BL/6 ».
À la fin de la manip, Leo avait confirmé la théorie qu’il avait échafaudée à l’instant même où il avait lu l’article décrivant l’expérience.
— C’est un putain d’artéfact.
Marta et Brian regardaient les tirages d’imprimante. Marta avait tué quelques centaines des plus belles souris du labo de Jackson en essayant de confirmer la théorie de Leo, et elle avait l’air plus meurtrière que jamais. Il était recommandé d’éviter de s’approcher d’elle les jours où elle devait sacrifier des souris. Le mieux était de s’abstenir de lui parler.
Brian poussa un soupir.
— Pour que ça marche, il faut en bourrer les souris à les faire éclater, dit Leo. Enfin quoi, regarde-les : on dirait des hamsters. Ou des cochons d’Inde. On dirait que leurs petits yeux vont leur jaillir de la tête.