La Reine étranglée
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #2
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253003069
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Reine étranglée». Краткое содержание книги:
Tandis que la Chrétienté attend un pape et que le peuple meurt de faim, les rivalités, les intrigues, les complots vont déchirer la cour de France et conduire barons, prélats, banquiers, et le roi lui-même, au fond d'une impasse dont ils ne pourront sortir que par le crime.
— Monseigneur de Valois veut s’assurer mainmise sur le Trésor ? acheva-t-il. Eh bien ! Il se retournera les ongles à le racler, et il lui faudra chercher ailleurs la monnaie de ses intrigues !
III
L’HÔTEL DE VALOIS
Or le rude affairement qui régnait rive gauche en l’hôtel de Marigny n’était que petite agitation en regard de ce qui se passait, rive droite, à l’hôtel de Valois. Là, on chantait victoire, on criait triomphe, et l’on eût, pour un peu, mis les pavois aux fenêtres.
« Marigny n’a plus le Trésor ! » La nouvelle, d’abord chuchotée, maintenant se clamait. Chacun savait, et voulait montrer qu’il savait ; chacun commentait, chacun supputait, chacun prédisait, et cela tissait toute une rumeur de vantardises, de conciliabules, de flatteries quémandeuses. Le moindre bachelier prenait une autorité de connétable pour rabrouer les valets. Les femmes commandaient avec plus d’exigence, les enfants glapissaient avec plus d’énergie. Les chambellans, jouant l’importance, se transmettaient gravement de futiles consignes, et il n’était jusqu’au dernier clerc aux écritures qui ne voulût se donner la mine d’un dignitaire.
Les dames de parage caquetaient autour de la comtesse de Valois, haute, sèche, altière. Le chanoine Étienne de Mornay, chancelier du comte, passait comme un navire entre des vagues de nuques plongeant avec respect. Toute une clientèle effervescente, cauteleuse, entrait, sortait, se tenait dans l’embrasure des fenêtres, donnait son avis sur les affaires publiques. L’odeur du pouvoir s’était répandue dans Paris, et chacun s’empressait à la flairer du plus près.
Il en fut ainsi pendant une entière semaine. On venait, feignant d’avoir été appelé et par espoir de l’être, car Monseigneur de Valois, enfermé dans son cabinet, consultait beaucoup. On vit même apparaître, fantôme de l’autre siècle, que soutenait un écuyer à barbe blanche, le vieux sire de Joinville, croulant et aminci par l’âge. Le sénéchal héréditaire de Champagne, compagnon de Saint Louis durant la croisade de 1248, et qui s’était institué son thuriféraire, avait quatre-vingt-onze ans. À demi aveugle, la paupière mouillée et l’entendement diminué, il apportait au comte de Valois la caution de l’ancienne chevalerie et de la société féodale.
Le parti baronnial, pour la première fois depuis trente ans, l’emportait ; et l’on eût dit, devant la grande bousculade de ceux qui se hâtaient de le rallier, que la vraie cour ne se tenait pas au palais de la Cité, mais à l’hôtel de Valois.
Demeure de roi, d’ailleurs. Nulle poutre aux plafonds qui ne fût sculptée, nulle cheminée dont la hotte monumentale ne s’ornât des écus de France, d’Anjou, du Valois, du Perche, du Maine ou de Romagne, et même des armes d’Aragon ou des emblèmes impériaux de Constantinople, puisque Charles de Valois avait, fugitivement et nominalement, porté tour à tour la couronne aragonaise et celle de l’Empire latin d’Orient. Partout les pavements disparaissaient sous les laines de Smyrne, et les murs sous les tapis de Chypre. Les crédences, les dressoirs soutenaient un étincellement d’orfèvrerie, d’émaux, de vermeil ciselé.
Mais cette façade d’opulence et de prestige cachait une lèpre, le mal d’argent. Toutes ces merveilles étaient aux trois quarts engagées pour couvrir la fabuleuse dépense qui se faisait en cette maison. Valois aimait paraître. À moins de soixante convives, sa table lui semblait vide ; et à moins de vingt plats par service, il se croyait réduit à menu de pénitence. Comme il en allait à ses yeux des honneurs et des titres, il en allait des bijoux, des vêtements, des chevaux, des meubles, des vaisselles ; il lui fallait trop de tout pour lui donner le sentiment d’avoir assez.
Chacun autour de lui profitait de ce faste. Mahaut de Châtillon, la troisième Madame de Valois, s’entendait à accumuler robes et parures, et il n’était princesse en France qui se montrât pareillement cousue de perles et de gemmes. Philippe de Valois, le fils aîné, dont la mère était Anjou-Sicile, aimait les armures padouanes, les bottes de Cordoue, les lances en bois du Nord, les épées d’Allemagne.
Jamais négociant, s’il venait offrir un objet rare ou somptueux, et s’il avait l’habileté de laisser entendre que quelque autre seigneur en pourrait devenir acquéreur, ne remportait sa marchandise.
Les brodeuses attachées à l’hôtel, et celles qu’on employait en ville, ne suffisaient pas à fournir les cottes d’armes, les oriflammes, les tapis de selle, les caparaçons, les robes de Monseigneur, les surcots de Madame.
Le bouteiller volait sur les vins, les écuyers volaient sur le fourrage, les chambellans volaient sur la chandelle et le saucier grattait sur les épices. Comme on pillait à la lingerie, on gaspillait aux cuisines. Et ce n’était là que le train courant.
Car le comte de Valois devait faire face à d’autres nécessités.
Géniteur prolifique, il avait d’innombrables filles qui lui étaient nées de ses trois lits. Chaque fois qu’il en mariait une, Charles se voyait contraint de s’endetter davantage afin que dot et fêtes d’épousailles fussent à la mesure des trônes autour desquels il prenait ses gendres. Sa fortune fondait dans ce réseau d’alliances.
Certes, il possédait d’immenses domaines, les plus grands après ceux du roi. Mais les revenus qu’il en tirait ne couvraient plus qu’à peine les intérêts des emprunts. Les prêteurs, de mois en mois, se faisaient plus difficiles. S’il avait connu moins d’urgence à restaurer son crédit, Monseigneur de Valois eût montré moins de hâte à se saisir des affaires du royaume.
Mais certains combats laissent le vainqueur plus embarrassé que le vaincu. Prenant en main le Trésor, Valois n’empoignait que du vent. Les envoyés qu’il dépêchait dans les bailliages et prévôtés, afin d’y récolter quelques fonds, s’en revenaient la mine piteuse. Tous avaient été précédés par les envoyés de Marigny ; et il ne restait plus un denier aux coffres des prévôts, lesquels avaient soldé les créances autant qu’ils le pouvaient, afin de présenter « des comptes bien nets ».
Et tandis qu’au rez-de-chaussée de son hôtel toute une foule se chauffait et s’abreuvait à ses frais, Valois, dans son cabinet, au premier étage, recevant visiteur après visiteur, cherchait les moyens d’alimenter non plus seulement ses caisses, mais encore celles de l’État.
Une matinée de la fin de cette semaine-là, il était enfermé avec son cousin Robert d’Artois. Ils attendaient un troisième personnage.
— Ce banquier, ce Lombard, vous l’avez bien mandé pour ce matin ? dit Valois. Je vous avoue que j’ai quelque hâte de le voir paraître.
— Eh ! Mon cousin, répondit le géant, croyez que mon impatience n’est pas moins grande que la vôtre. Car selon la réponse que vous donnera Tolomei, vieux brigand s’il en est, mais qui s’y entend assez en finances, je m’apprête à vous présenter une requête.
— Laquelle ?
— Mes arrérages, mon cousin, les arrérages des revenus de ce comté de Beaumont qu’on m’a octroyé voici cinq ans pour feindre de me payer l’Artois mais dont je n’ai pas encore vu les lisières.[8] C’est plus de vingt mille livres à cette heure qu’on me doit, et sur quoi ce Tolomei me prête à usure. Mais puisque vous avez maintenant disposition du Trésor…
Valois leva les bras au ciel.
— Mon cousin, dit-il, la tâche d’aujourd’hui consiste à trouver le nécessaire pour expédier Bouville vers Naples, car le roi me rebat l’oreille, sans arrêt, de ce départ. Ensuite, la première affaire dont je m’occuperai sera, je vous en fais la promesse, la vôtre.
8
Le jugement de 1309 qui prétendait régler la succession d’Artois (voir notre note p.223 du Roi de fer) n’avait accordé à Robert, sur l’héritage de ses grands-parents, que la châtellenie de Conches, écart normand apporté aux d’Artois par Amicie de Courtenay, femme de Robert II.
En compensation, Mahaut était tenue de verser à Robert, dans un délai de deux ans, une indemnité de 24 000 livres ; d’autre part, un revenu de 5 000 livres était assuré à Robert sur diverses terres du domaine royal qui, réunies à la châtellenie de Conches, constitueraient le comté de Beaumont-le-Roger.
La formation du comté fut retardée pendant plusieurs années durant lesquelles Robert ne toucha qu’une infime partie de ses revenus. Il ne devait devenir réellement comte de Beaumont qu’à partir de 1319. Le reliquat des sommes qui lui étaient dues ne lui fut versé que sous Philippe V, en 1321, et, sous Philippe VI, en 1329, le comté fut érigé en pairie.