Les guerriers de l'ombre
- Автор: Notin Jean-Christophe
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Tallandier
- ISBN: 979-1021007482
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Les guerriers de l'ombre». Краткое содержание книги:
En raison de la relation de confiance établie avec eux par Jean-Christophe Notin, auteur de plusieurs livres sur le sujet, ils ont accepté pour la première fois de briser le silence devant normalement entourer leurs activités. C’est une première en France, mais aussi c’est aussi une première dans le monde car la DGSE est l’un des seuls services de renseignement à recourir de manière intensive à la clandestinité. Les attentats du 11 septembre, les guerres de contre-insurrection (Afghanistan, Irak) ou de contre-terrorisme (Mali, Syrie) ont en effet démontré les limites du renseignement technique : tout djihadiste d’importance sait bien qu’il lui faut éviter d’utiliser son téléphone ou son PC…
Puisqu’ils s’expriment pour la première fois, « les guerriers de l’ombre » laisse la parole à ces hommes et ces femmes, engagés souvent seuls dans les pires endroits de la planète. Il s’agit donc d’un livre d’entretiens, menés par l’auteur dans le cadre du documentaire réalisé par Frédéric Schoendoerffer et que diffusera Canal + en juin. S’en dégage un portrait intime où les fantasmes sont confrontés à la réalité, les motivations aux risques encourus, les réussites professionnelles aux échecs sentimentaux…
Un document choc.
François : Quand vous arrivez au Service clandestin, après dix, onze mois de formation, en fait, vous n’y connaissez rien.
Sandra : On est formés avec des cours théoriques, des exercices pratiques, des mises en situation. Il y a tout un savoir-faire qu’on nous enseigne, ce n’est pas un truc totalement improvisé comme on voit au cinéma où, hop, d’un seul coup, on monte une couverture comme par magie. Non, c’est très sérieux, préparé, anticipé, analysé.
Patrick : La formation clandestine, c’est un tout. Il y a d’abord des étapes où on est là pour juger et jauger de la qualité intrinsèque de la personne, du futur OT, à se mouvoir seul dans un contexte difficile.
Fabrice : On va faire le point sur ce que je peux apporter, ma façon d’être, mes connaissances, mes envies aussi, car il ne faut pas que quelqu’un ait une légende qu’il ne peut pas porter. Quelqu’un qui ne peut pas être businessman, il ne va pas l’inventer.
Patrick : Il y a des savoir-faire techniques qui s’apprennent, notamment comment faire des comptes rendus, comment faire de la recherche de renseignement, comment observer, comment faire des interviews, etc. Ensuite, il y a toute une série de formations où on va tester psychiquement la capacité d’endurance de l’agent, et également physiquement.
JCN : C’est-à-dire… ?
Grégoire : Je les récupère à l’issue du stage long [d’entrée à la DGSE], au mois de juin de l’année suivante, et on entre dans la phase de formation qui va durer à peu près un an. Une première partie va être de l’information pure, où on va reprendre un certain nombre de procédures déjà touchées du doigt par les candidats durant les stages d’évaluation. Il s’agit des procédures de rendez-vous clandestin, de contre-filatures, etc. Tout ça se fait généralement en France, mais il nous est arrivé quelquefois de le faire à l’étranger […]. La philosophie est que le candidat prenne l’habitude d’être un passe-muraille, [de] ne pas apparaître dans le paysage.
JCN : En quoi cela consiste-t-il ?
Grégoire : Les grandes lignes, c’est de ne pas se faire remarquer, [de] ne jamais se mettre dans une situation qui pourra amener des complications […]. On commence à travailler sa légende, donc à être capable de répondre aux questions banales que peut poser le réceptionniste de l’hôtel quand on va louer une chambre : Adresse ? Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Pourquoi venez-vous à Paris ? Avoir des réponses toutes faites, qui coupent court aux autres questions. On apprend à l’agent à se comporter dans la rue de manière inaperçue, on lui apprend à réagir face à un contrôle de police inopiné ou plus ciblé. On lui apprend à ne pas communiquer autrement que selon les procédures qu’on lui impose, mais je n’en dirai pas plus là-dessus. Et on lui apprend tout un tas de petites techniques qui lui permettent de communiquer avec un autre agent ou une équipe sur le terrain sans que ça se voie.
Patrick : Le travail de mémoire est essentiel parce qu’on n’est pas là pour prendre des notes, surtout dans un contexte délicat. Quand vous avez en face de vous une brute épaisse, vous n’allez pas commencer à lui dire : « Attends, je vais enregistrer ce que tu es en train de me dire. » Il faut être capable de [noter], le soir, quand on a rencontré les personnes cibles, tout ce qui s’est dit, capable d’analyser [ses notes], capable d’en faire la synthèse et capable d’en faire des propositions et des recommandations.
Daniel : Le recrutement et ensuite la formation ont pour origine la formation que pouvaient avoir les agents des services français formés à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Tous les modes opératoires de cette époque, que l’on retrouve dans la plupart des services de renseignement au monde, sont tout à fait adaptés.
Fabrice : Il y a eu des clandestins à la grande époque de la guerre froide, mais disons que le modus operandi a été un peu perdu, et [qu’] on réinvente un peu la poudre. On réinvente les moyens de communication, on réinvente la façon d’être, on réinvente les couvertures, les légendes ; mais tout cela, [c’était] avant le passeport biométrique, les capacités de reconnaissance faciale et tout ce que la technologie peut apporter comme problèmes pour nous.
Georges : La biométrie, bien entendu, complique énormément les choses puisque notre ADN, nos empreintes digitales, sont les mêmes. Contrairement à ce qu’on peut voir dans les films de James Bond, on n’a pas sur les phalanges des films amovibles qui nous permettent d’avoir, selon l’identité qu’on veut utiliser, un ADN ou des empreintes !
Victor : C’était plus simple d’être un agent clandestin quand il n’y avait pas Internet. Internet, c’est très sympa pour faire des recherches sur les domaines qui nous intéressent pour les missions, mais avec les réseaux sociaux, la diffusion rapide de l’info, c’est sûr que ça complique un peu les choses…
Daniel : L’idée, c’est que [l’OT] ait un minimum d’empreintes numériques avant de rentrer dans le service, qu’il apparaisse le moins possible, voire pas du tout sur les réseaux sociaux. C’est rare, mais on peut encore y arriver, surtout quand on recrute les gens relativement jeunes.
Hervé : Le jeu devient de plus en plus compliqué. Mais comme tous les jeux, on peut tourner la règle. La technologie apporte aussi des solutions aux problèmes qu’elle crée elle-même…
Daniel : Sur Twitter ou sur Facebook, on n’a pas forcément besoin d’apparaître en gros plan sur le compte avec son visage ! Il y a toutes sortes de façons de ne pas apparaître et d’exister.
Victor : Ce qu’on demande aux gens, c’est, à partir du moment où ils entrent au service, d’arrêter ce genre de choses pour leur propre sécurité. Dans la mesure du possible, effacer les traces qu’ils ont pu laisser auparavant, mais ce n’est pas toujours évident. Et puis, quand on est un agent sous couverture, on s’invente une nouvelle vie et, dans son autre vie, on peut alors être amené à se créer une vie sur Internet. Donc, on peut se créer un compte Facebook, ou sur je ne sais quel autre réseau…
JCN : Pouvez-vous nous en dire plus sur la fabrication d’une légende ?
Fabrice : La légende, c’est vraiment la vie que vous vous créez, votre propre légende. Si possible, il faut que ce ne soit pas si loin de vos qualités et de vos faiblesses, il faut que ce soit une extrapolation de vous-même.
Daniel : Cette légende va s’appuyer, soit sur une identité fictive, donc un nouveau nom, soit sur une identité démarquée : je garde mon nom, mais évidemment je ne suis pas à la DGSE, et on s’appuie sur ce que j’ai pu faire avant de rentrer à la DGSE si tant est qu’on ne soit pas resté à la DGSE trop longtemps entre le moment où on crée cette légende et le passé proche…
Grégoire : On a vu les limites [lors de] l’affaire du Rainbow Warrior, il y a quelques années : les identités fictives utilisées par les deux agents ont duré quarante-huit heures…
Fabrice : Aujourd’hui, avec des capacités biométriques, il est de plus en plus difficile d’avoir deux identités, de passer une frontière à un point A et une autre à un point B avec deux identités différentes […]. D’où le fait que, de plus en plus, on travaille en identité réelle.